CHRONIQUE DE L'ESSENTIEL

Un article de la revue Planète (Février / mars 1972)

NOUS IGNORONS LA VIE

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LE FAIT NOUVEAU AUJOURD'HUI,

C'EST QUE LA CIVILISATION INDUSTRIELLE EST PLANÉTAIRE ;

ELLE N'INTÉRESSE PAS SEULEMENT UN SOUS ENSEMBLE

DE L'ENSEMBLE HUMAIN,

ET SA DISPARITION RISQUE D'ENTRAÎNER

CELLE DE L'ESPÈCE ALORS QUE JUSQU'ICI

L'ESPÈCE A survécu

A LA MORT DES CIVILISATIONS

 

Henri Laborit

 


I

 

Planète

J'aimerais que vous me disiez quelques mots sur une théorie qui a fait beaucoup de bruit, théorie rapportée entre autre par Monod, celle de l'apparition de la vie, du système vivant, due au hasard.

Je crois que vous n'êtes pas tout à fait d'accord.

 

Henri Laborit

Oui... Le hasard apparaît toujours à la limite, à la frontière de nos connaissances ; tout ce que nous ne savons pas expliquer, est du au hasard... D'autre part, un certain nombre de faits ne semblent pas concorder avec le hasard, des faits scientifiques et actuels. On sait par exemple, et les expériences se multiplient, que si l'on réalise une atmosphère analogue à l'atmosphère terrestre (à ce qu'a du être l'atmosphère terrestre il y a deux milliards d'années, à peu près), et si l'on fait passer une décharge électrique dans cette atmosphère en fournissant une certaine énergie comme celle procurée par les éclairs, alors extrêmement fréquents à cette époque, on voit apparaître, non ce que le hasard pourrait faire prévoir, c'est-à-dire des molécules extrêmement variées, extrêmement différentes, mais bien au contraire toujours les mêmes molécules : des acides aminés, ces acides aminés représentant au départ, une des premières pierres des formes vivantes. Mieux encore, depuis quelques années, par des moyens strictement physiques. on arrive même à faire apparaître des molécules aussi complexes que l'Adénine par exemple, pierre de base des acides nucléiques.

 

Donc, ce hasard me semble être une notion venant de notre ignorance. Je pense que le hasard peut intervenir par exemple dans l'évolution du pied du cheval : là un plantigrade devient un ongulé. Dans ce cas précis des mutations aléatoires de l'équipement génétique transforment de façon hasardeuse, aléatoire, un plantigrade en un animal marchant sur ses métacarpiens ou plutôt sur ses extrémités digitales, puis sur ses ongles. Par le fait même qu'il gagne en vitesse lorsqu'il sera attaqué par un grand fauve, par un carnassier, il s'en tirera mieux. Ceci représente une évolution à l'intérieur d'une espèce ; mais à côté de cela, il y a l'évolution que l'on peut appeler « complexifiante ». Les espèces animales ne se sont pas simplement succédées dans le temps par transformation d'une espèce primitive, mais se sont compliquées en ajoutant quelque chose chaque fois. Or l'addition et la symbiose me semblent avoir au moins autant d'importance que le hasard, que la transformation hasardeuse d'un capital génétique. Sur le plan de la théorie des ensembles, prenons un ensemble vivant, une première cellule, comprenant des éléments associés entre eux d'une certaine façon pour des raisons physico-chimiques variées ; on peut admettre que les relations qui existent entre les éléments constituant cet ensemble, soient transformées et qu'on obtienne un autre système avec des rapports, une structure, des relations inter éléments différents ; mais on n'aura rien ajouté à ces éléments car nous avons toujours le même nombre d'éléments qui se sont associés différemment et on obtient quelque chose d'autre, mais pas quelque chose de plus complexe. Or, nous constatons une évolution complexifiante avec une addition (ou des intersections dans le langage de la théorie des ensembles). Nous avons beaucoup d'exemples de ce type.

De nos jours, on sait d'une façon certaine que des éléments vraiment fondamentaux dans l'existence de nos cellules actuelles appelés des mito-chondries (1) ou petites organelles situées à l'intérieur même des cellules actuelles, sont apparus assez tardivement. Il est certain aussi qu'au début de l'évolution des systèmes vivants sur la planète, il n'y avait pas d'oxygène et que les formes furent anaé-robiotiques, c'est-à-dire qu'elles vivaient sans oxygène. L'apparition d'une molécule fort complexe comme la molécule de chlorophyle permit la photosynthèse et la libération dans l'atmosphère de l'oxygène moléculaire. Il y avait déjà l'oxygène lié à d'autres atomes, du CO-, par exemple, mais l'oxygène libre, l'oxygène moléculaire n'existait pas. Il fallut attendre la photosynthèse pour que cet oxygène libre apparaisse dans l'atmosphère. Mais l'oxygène représente une molécule très toxique car, (aussi bien pour la molécule que pour l'atome), il lui manque deux électrons sur sa couronne périphérique.

Elle cherche donc à prendre ces électrons manquants chez toutes les molécules qui l'approchent. Cela crée alors une réaction en chaîne, car ces électrons vont manquer aux molécules auxquelles ils ont été pris et vont essayer d'en capter d'autres à leur tour, etc.. C'est donc une molécule toxique. D'ailleurs, on sait qu'augmenter la pression d'oxygène sur un organisme vivant, sur un organisme humain amène des catastrophes et même la mort : convulsions, lésions pulmonaires...

 

  1. « Les mitochondries présentent, en général, la forme de bâtonnet ; leur nombre est très variable d'une cellule à l'autre. Elles sont constituées principalement de lipides, de protéines et d'eau. Les mitochondries assurent elles-mêmes la synthèse d'un certain nombre de protéines nécessaires à leur bon fonctionnement. Mais leur rôle le plus important est d'assurer les processus de phosphorysation oxydative. producteurs d'énertiie. »

J'ai réalisé que ce qui me passionnait, c'est-à-dire comprendre la vie, n'intéresse que peu de personnes.

 

Certaines formes vivantes furent donc obligées de s'accommoder de l'oxygène. Les anciennes ne sachant pas utiliser l'oxygène sont restées au même endroit, soit à une certaine profondeur dans l'eau, dans des endroits où il y en avait le moins possible. Elles continuèrent à vivre ainsi, mais pour passer de la vie aquatique à la vie aérienne, il fallut composer avec l'oxygène et les premières bactéries sachant l'utiliser, grâce à un mécanisme complexe, apparurent. Elles surent former des composés phosphores riches en énergie, en grande abondance en utilisant l'oxygène. Il y eut une association entre ces premières bactéries et les formes qui ne savaient pas utiliser l'oxygène. L'un des produits de déchet de ces formes, anaérobiotiques, fermentatives (toutes les fermentations étant ducs à des formes de vie ne sachant pas utiliser l'oxygène), sera par exemple l'acide lactique, encore très riche en énergie. Or. l'association, la pénétration, la colonisation de ces vieilles formes ne sachant pas exploiter l'oxygène, avec les nouvelles formes apparues entre temps, et qui. elles, savaient l'utiliser, a donné la majorité de nos cellules actuelles. Ces dernières utilisent l'acide lactique, donc le produit de déchet des précédentes, pour employer encore cette énergie de rebut, pour en faire des composés phosphores riches en énergie. Il y a donc eu symbiose, complexification

Dans nos organismes, beaucoup de cellules, de ce type ancien, vivent en utilisant très peu l'oxygène, mais celles qui nous permettent de nous déplacer dans l'environnement, acte demandant beaucoup d'énergie, ont besoin de transformer très intensément l'énergie des aliments en énergie chimique, mise en réserve dans la cellule. Elles ont des mitochondries qui sont les vieilles bactéries primitives associées aux formes anaérobiotiques précédentes. Voilà un exemple, mais il y en a beaucoup d'autres. Actuellement, on prend des fibroblastes de souris, donc des cellules du tissu conjonctif de la souris, que l'on met en contact avec des mitochondries. Ces dernières pénètrent dans les fibroblastes et continuent à vivre dans la cellule de la souris.

II

 

Voici un autre exemple plus spectaculaire, montrant que la vie est vraiment unique, qu'il n'y a qu'une vie, les principes utilisés étant valables pour le monde végétal et le monde animal : des plastes, l'équivalent de ces mitochondries, c'est-à-dire de ces premières bactéries, mais se trouvant uniquement dans le règne végétal, ont été mises en contact avec ce fibro-blaste de la souris. Ils rentrèrent dans ce fibroblaste, le colonisant et continuèrent à faire de la chlorophyle et à y vivre. Une structure vivante végétale colonise donc une structure animale et se porte très bien à l'intérieur de celle-ci. Voilà encore des associations et l'évolution complexifiante me paraît se réaliser par associations.

Prenons un exemple simple : l'acide chlorhydrique, fait de chlore et d'hydrogène, deux atomes aux propriétés physiques connues. L'acide chlorhydrique ne possède pas les propriétés de l'hydrogène et du chlore, mais comment faire de l'acide chlorhydrique sans chlore et hydrogène ? Chaque fois que l'évolution franchit un autre palier, elle le fait par association et des propriétés nouvelles apparaissent.

Dans le cerveau, vous avez trois cerveaux successifs. Le cerveau reptilien, le plus ancien, ne se transformera pas en cerveau de vieux mammifère qui lui-même ne se mutera pas en cerveau de jeune mammifère, qui lui-même ne deviendra pas un cerveau humain, par simples mutations aléatoires. Il y a quelque chose en plus. Le capital génétique est extrêmement riche. Des quantités de gènes qui ne servent apparemment à rien, sont, dans certains cas, utilisés. Chose curieuse : on pourrait croire que certaines espèces, par exemple, représentent un ensemble d'informations beaucoup plus important que d'autres et qu'elles ont à leur disposition plus de gènes. En fait, ce n'est pas vrai.

Beaucoup d'espèces peu évoluées ont plus de gènes que d'autres plus évoluées. Il semble qu'il y ait une réduction du nombre de gènes à mesure que la spécialisation se réalise ; lorsqu'une espèce s'est fixée, a trouvé son harmonie et des rapports efficaces avec son environnement, beaucoup des gènes qui ne servent à rien et qui étaient là, sans avoir d'affectation précise, disparaissent.

Si le hasard intervient dans l'évolution, à mon avis, il intervient dans l'évolution d'une espèce, mais pour passer d'une espèce à une autre au cours d'une évolution complexifiante, il n'est plus de hasard mais addition. C'est de symbiose de formes différentes dont il faut parler ...

 

NI VRAI, NI FAUX

Cette conscience du déterminisme biologique nous paraît indispensable, car les choses se contentent d'être, elles ne sont ni vraies ni fausses, ni justes ni injustes, ni bonnes ni mauvaises, ni laides ni belles, en dehors des conditionnements du système nerveux humain qui les fait trouver telles. Les choses sont. Selon l'expérience que nous en avons, qui varie avec notre classe sociale, notre hérédité génétique, notre mémoire sémantique et personnelle, nous les classons hiérarchiquement dans une échelle de valeurs qui n'est que l'expression de nos déterminismes innombrables.

L'homme imaginant (10/18)

... Planète

Vous avez dit tout à l'heure « quand une espèce est fixée », or je ne crois pas qu'une espèce se fixe à un moment donné, elle continue soit à évoluer, soit à suivre les courants d'entropie. Croyez-vous qu'une espèce peut se fixer et rester stable, dans le sens de l'équilibre, trouver une harmonie totale ?

Henri Laborit

Elle peut se fixer sur le plan biologique. Les insectes, les abeilles n'ont pas varié depuis des millions d'années. Les évolutions peuvent se faire à l'intérieur d'une espèce, l'évolution du pied du cheval dont je vous parlais tout à l'heure est une transformation faite à l'intérieur d'une espèce, mais on n'a jamais transformé un cheval en orang-outan, ou en primate, c'est toujours un cheval. On retrouve toujours les caractéristiques fondamentales. L'éléphant de nos jours vient du mammouth ; une espèce se fixe effectivement, alors que l'évolution ajoute quelque chose...

Henri Laborit

L'évolution ajoute quelque chose, mais cela veut-il dire qu'en fait il se trouve assez peu probable que nous descendions vraiment du singe, qui forme probablement une sorte d'espèce parallèle ?

Henri Laborit

Oui, si vous voulez. L'évolution d'une espèce n'est qu'une adaptation de cette espèce au milieu. Cette adaptation peut effectivement, à ce moment-là, être aléatoire. Lorsqu'une transformation a lieu à l'intérieur d'un ensemble d'éléments génétiques, qu'une réorganisation apparaît, amenant par hasard une forme nouvelle et si cette forme est plus efficace dans le milieu où elle se trouve, elle sera favorisée. Cela reste à un palier d'évolution, un palier de complexification. Il y a donc deux choses dans l'évolution : la complexification des formes et des structures et la transformation d'une structure existante en quelque chose qui n'est, ni moins, ni plus complexe, mais différent.

La ville n'est pas un organisme, mais représente un des moyens utilisés par un organisme social

pour contrôler et maintenir sa culture.

III

 

Planète

Je crois qu'on pourrait parler maintenant de l'inné et de l'acquis, on débouche assez naturellement là-dessus. Sujet trop souvent mal compris dans les conversations intellectuelles, parce que les gens se targuent d'une sorte de supériorité génétique : ils s'avèrent puissants parce que cela doit être comme ça, c'est dans les gènes, c'est programmé et les faibles, tous ceux qui n'ont pas de chance, eux, se trouvent, biologiquement, dans une situation inéluctable...

Henri Laborit.

Oui. Très difficile, même à notre époque de parler de l'inné et de l'acquis, parce que les limites restent confuses et c'est toujours à la limite que les gens ne se comprennent pas ; nier l'existence de l'inné génétique me semble impossible. Mais il y a beaucoup de chances pour qu'un système nerveux s'inscrive comme tout phénomène biologique, dans une courbe statistique de Gauss. On n'a pas trouvé actuellement de phénomène biologique qui ne s'inscrive pas dans cette courbe. Après de nombreuses mesures, on s'aperçoit qu'une caractéristique d'un système vivant, le taux d'urée sanguine, du cholestérol, par exemple, a toujours une répartition des valeurs suivant cette courbe statistique. 90 % ou 85 % des gens ont une glycémie autour de 1 g Von, une urée sanguine autour de 0,30 g "/„„ avec des variations relativement faibles autour de cette moyenne, et très peu de gens ont une valeur au-dessous ou au-dessus de cette moyenne. Pour la glycémie, ceux qui l'auront au-dessus seront des diabétiques et les autres des hypo-gly-cémiques. Toutes les valeurs, toutes les caractéristiques des systèmes vivants s'inscrivent dans cette courbe de Gauss. L'ensemble des caractéristiques d'un système nerveux s'y inscrit probablement aussi, vu la généralité de cette courbe.

 

NAÎTRE A SON HUMANITÉ

Mais le sujet d'étude qui devrait avoir la priorité des priorités, n'est-ce pas celui de la naissance de l'homme à son humanité ? Quelqu'un a dit déjà, il y a environ deux mille ans, que nous ne pouvions y parvenir si nous n'étions pas comme des enfants. Des enfants... c'est-à-dire cette page vierge sur laquelle ne sont point encore inscrits à l'encre indélébile les graffiti exprimant l'ensemble des préjugés sociaux et des lieux communs d'une époque.

VERS LE GRAND SOMMEIL

On est malheureusement obligé de constater que le paléocéphale humain, celui de l'agressivité, est semblable à celui du singe, et que tout homme a dans son cerveau un grand anthropoïde qui sommeille. Il faut reconnaître avec regret que dans la vie journalière, ce sommeil est de courte durée et que c'est ce grand anthropoïde qui guide, sous le déguisement trompeur des mots et du discours logique, la majorité de nos actes et de nos comportements.

L'homme imaginant (10/18)

D'une façon plus simple : nous naissons effectivement avec tout l'acquis biologique des espèces qui nous précédèrent et de l'espèce humaine dont nous sommes issus; mais 85 %, 90 % des gens naissent sur cette terre, avec un outil à penser, un outil pour se comporter, pratiquement analogue, non identique mais fort proche de celui des autres. Evidemment, vous aurez des individus qui naîtront crétins, d'autres des génies très particuliers comme les calculateurs prodiges, etc..

Mais 85 % des gens naissent avec un équipement nerveux, un outil pour diriger leur comportement à peu près semblable, de même efficacité. Mais l'environnement, la niche environnementale, dans laquelle ils se trouveront à leur naissance (et même avant leur naissance in utero), dans laquelle ils vont grandir, a une importance considérable.

Je pense que tout le monde est d'accord actuellement avec l'hypothèse de Freud : à savoir l'importance des premières années de la vie d'un individu, de la naissance à 7 ou 10 ans. Le petit de l'homme demeure un animal un peu particulier, peut-être le seul animal longtemps dépendant de ses parents, incapable d'assurer sa survie immédiate pendant de longs mois. Le petit poussin éclosant de l'œuf, commence à picorer. L'animal, même le petit mammifère, le petit chien sortant du ventre de sa mère se dirige tout de suite suivant l'orientation de son système olfactif et de son hypothalamus, vers la tétine de la mère. Il agit immédiatement sur le milieu et fera, dès le premier jour, une boucle entre sa pulsion et son expérience

 

L'imagination, seule propriété réellement humaine

 

IV

Le petit de l'homme, strictement incapable d'agir sur le milieu jusqu'à 4, 5, 6 mois, reste donc entièrement dépendant de sa niche environnementale, en particulier de sa niche parentale. Et ne pouvant, en conséquence, faire une distinction rapide entre ses sensations et faire une expérience par une action comparative sur le milieu, il est englobé dans un «moi-tout» (suivant le langage des psychanalystes) dont il ne se dissociera que très progressivement et à une date relativement tardive. Ensuite, il se trouvera dans un milieu lui apprenant ce qu'il faut faire et ne pas faire : on l'empêchera de pisser au lit, on l'obligera à faire dans son pot et on lui créera des automatismes, comme on en crée aux petits chiens et aux mammifères qui nous entourent, de la même façon mais avec plus de variété, plus de richesse, étant donné que très rapidement ces automatismes sont fournis par l'intermédiaire du langage. Mais c'est toujours la société qui impose tout cela et jusqu'à l'âge adulte, l'enfant ne se trouve jamais vraiment autorisé à penser par lui-même. L'exemple des aînés est toujours là, on lui dit ce qui est beau, ce qui est bien ; ce qu'il faut qu'il fasse, etc.. Il est donc particulièrement automatisé.

Où est la part de l'inné et la part de l'acquis ? Lorsque vous discutez de cette question, les gens dits de gauche sont pour l'acquis, et les gens dits de droite sont pour l'inné. Quand on est de droite, on demeure conservateur d'une situation qui, vous étant favorable, vous oblige à la défendre par un mécanisme intellectuel d'ailleurs strictement inconscient. Il vous faut donc trouver une raison à vos mérites, car vous vous pensez comme type extraordinaire, grâce à vos « mérites » et non grâce au milieu dans lequel vous êtes né, qui vous a favorisé. Les conservateurs sont en général pour l'inné qui leur donne une raison de croire en eux-mêmes ; inversement, les hommes de gauche...

 

L'UTOPIE

L'utopie est généralement l'ensemble nouveau non compris encore dans les jugements de valeur du moment. Nous ne pouvons que souhaiter que l'urbano-bio-Iogique fasse un jour partie des jugements de valeur d'une époque. Elle permettra à une autre utopie de voir le jour. La véritable utopie ne serait-elle pas dè croire que l'Homme puisse un jour se passer d'utopie ?

AU-DELA DES CERTITUDES

Le rôle de l'université ne devrait-il pas être au contraire de créer en toutes disciplines des esprits « contestataires », aptes à penser plus loin que ceux qui les ont précédés ? Et pour cela n'est-il pas indispensable non d'enseigner des certitudes, ce dont les écoles techniques se chargeront toujours trop, mais au contraire les failles, les contradictions, les insuffisances ? De montrer non ce qui va, mais ce qui ne va pas ? Non des champs fermés, mais des champs ouverts aux imaginations créatrices ? Le rôle de l'universitaire ne serait-il pas de faire le bilan du connu pour passer très vite avec les générations montantes à la recherche de l'inconnu ?

... tendent d'imaginer un nouveau type de société, souvent parce qu'ils ont souffert de cette société (rien n'est jamais gratuit) et croient que l'acquis possède une importance considérable et qu'il faut transformer la société parce que cette société-ci bloque les gens. Mais d'autres automatismes inconscients et des pulsions, vous dirigent vers le besoin de domination, que vous soyez de gauche ou de droite.

Planète

Ce besoin de domination, on peut aussi le rattacher au besoin d'agressivité, ce que vous appelez l'agressivité détournée.

Henri Laborit

Oui. C'est fondamental, parce que tout notre monde actuel parle d'agressivité, comme si l'agressivité ne se traduisait que par le fait de brûler des voitures ou casser des vitrines. Ça, c'est de la rigolade. Notre société est agressive, toute sa structure sociale se base sur l'agressivité, la compétition, l'appropriation et, finalement, cette agressivité chronique engendre une agressivité explosive ; or, on commence à en avoir « ras le bol » de l'agressivité chronique et latente de tous les jours, qui fait les hiérarchies. Etre chef d'atelier signifie être plus agressif que le gars qui reste toute sa vie à tourner les boulons. Pour être P.D.G., il faut être agressif et plus favorisé par le milieu, que le type qui reste comptable toute sa vie. Toute la promotion sociale se base sur l'agressivité qui trouve, en régime capitaliste, son expression dans l'appropriation de tout, des objets, de l'argent, des êtres. Et dans les pays où on a supprimé la propriété privée des moyens de production et où cette dernière ne permettait plus de dominer, le besoin de domination s'est tourné vers l'appropriation du pouvoir et des informations.

Pour pouvoir diriger, commander, il faut être informé. Les informations se trouvent donc appropriées par un groupe humain aux dépens de la masse

 

Uns seule chose compte dans la société : ce qui se vend.

v

On peut imaginer aussi un monde assez proche, où la domination sera le fait de l'appropriation de la connaissance. Je serais étonné si, pendant très longtemps encore, les vrais scientifiques, ceux qui ont une vue globale des choses et une culture scientifique très générale, se laissaient diriger, commander, par des gens sans culture, guidés par leur cerveau reptilien, donc par ces hommes politiques qui nous gèrent, personnages favorisés par une certaine aisance dans la parole, par une certaine souplesse, une certaine façon de se comporter dans leur environnement social. Tant que l'appropriation sera le fondement même de la puissance et de la domination, il n'y aura pas de progrès sensible.

Le fait que pour décider il faille connaître, crée la difficulté du problème, et ce n'est que la généralisation de la connaissance qui permettra la généralisation du pouvoir. Mais cette généralisation de la connaissance n'est pas celle de la connaissance technique. Ce n'est pas en sortant de Polytechnique ou de Centrale que nos idées sont nécessairement plus claires sur l'ensemble de l'évolution du monde moderne à partir du néolothique. Lorsque la généralisation de la connaissance permettra d'orienter nos actions, non plus au bénéfice d'un groupe humain mais de l'espèce, on atteindra la finalité de celle-ci. Chacun d'entre nous devrait agir en vue de l'évolution de l'espèce et non de celle d'un groupe humain.

Planète

Le seul but important étant aujourd'hui de créer de nouveaux besoins souvent tout à fait inutiles...

Henri Laborit

Il ne s'agit pas de rejeter en bloc la technique et de revenir au paléolithique.

On est plus heureux actuellement qu'à l'époque des cavernes, mais il existe une confusion entre la technique et la science fondamentale. Si l'activité humaine se tournait essentiellement vers la science fondamentale, il y aurait toujours des retombées techniques. Mais on fait de la technique d'abord, pour faire de la marchandise On inverse les rapports.

 

LE MALHEUR DE L'HOMME

Tout le malheur de l'homme vient encore de ce qu'il tourne son agressivité contre ses semblables, dans un but étonnamment puéril, puisqu'il finit toujours par les entraîner avec lui dans sa tombe. Pourquoi s'acharner à tuer les autres puisque ce sont eux qui sont en nous ? Sans doute parce que nous ne voulons reconnaître le plus souvent la dignité d'Homme qu'à ceux dont la niche environnementale coïncide à peu près avec la nôtre. Mais il ne nous viendrait jamais à l'idée de rechercher une niche capable de contenir toutes celles présentes aujourd'hui sur la planète.

L'agressivité détournée (10 18)

P.lanète

Avant de conclure, dites-moi quelques mots sur la ville, une des structures les plus aliénantes d'aujourd'hui. On y vit dans des cloisonnements insensés...

Henri Laborit

J'ai voulu justement montrer dans mon dernier livre, que la ville, produit d'un groupe social, n'était pas isolée dans sa niche écologique elle-même. Elle est liée à une région, à une nation, à un groupe de nations, etc. On ne peut pas imaginer une ville isolée. Mais la ville, bien que production d'un groupe humain, ne représente pas sa finalité. Au début, le schéma cybertétique m'avait amené à dire : il y a un effecteur, le groupe humain, et il faut quelqu'un pour faire la ville : si ce groupe humain fait une ville, son effet c'est la ville. C'est faux. Parce que comme dans toute structure vivante, on retrouve la finalité des systèmes vivants. Un groupe humain n'a pas d'autres finalités que de maintenir sa structure. Se maintenir en tant que groupe humain, dans la structure où il est. Et la ville n'est à ce moment-là. qu'un moyen de réaliser cet effet qui est le maintien de sa structure. On ne peut pas trouver une autre finalité à un système vivant que le maintien de sa structure, que ce soit une amibe ou un organisme, une société d'animaux ou d'hommes. Seuls les lemmings se suppriment quand ils sont dans un espace trop restreint. Mais ce n'est pas gratuit.

On nous proposa, par exemple, de voter oui ou non au référendum sur la régionalisation, mais cela manifestement et obligatoirement pour maintenir la structure existante. Jamais on ne vous aurait conseillé de voter oui si cela avait du amener la disparition de cette structure. Une ville n'est là que pour faire du profit puisque la.structure socio-économique n'utilise que le profit pour assurer la domination des groupes dominants. La ville est elle-même marchandise, il suffit de voir les scandales immobiliers.

 

La véritable utopie ne serait-elle pas de croire que l'homme puise un jour se passer d'utopie ?

VI

On ne construit pas une ville pour protéger l'homme de la nature et faciliter les rapports interhumains, on la construit pour gagner du fric. Le capitalisme n'est pas fou, il retarde l'échéance ; on s'en est aperçu après la guerre — la masse productive avait besoin d'être logée, sinon elle aurait été moins productive. Des HLM, des cités dortoirs ont été construits mais il y avait un manque à gagner terrible : ces types ne pouvaient plus acheter étant trop loin de la ville, dans la suburb, dans la banlieue. Alors on a fait des supermarchés, des centres culturels, etc., pour retarder l'échéance effectivement. Et actuellement, des villes sont construites près du lieu de travail, donc, évitant les déplacements épuisants. Mais rien ne change quant à la finalité de la ville. Elle continue d'être une marchandise et c'est en fait ce qui m'inquiète le plus.

Une société n'ayant en vue que l'expansion, que de faire du profit pour faire un peu plus de marchandises, pour faire un peu plus de profit, etc., cette expansion élève le niveau de vie de tout le monde. Mais tout cyberné-ticien conscient, sans avoir besoin d'être biologiste vous dira : voilà un système qui doit pomper donc qui doit casser, et on s'en aperçoit actuellement qu'il casse. On peut imaginer l'épuisement des ressources et même si on en trouve d'autres, on ne peut envahir la terre de marchandises. Il faut bien se rendre compte de ce que cette attitude insensée résulte du besoin de domination. La seule chose qui anime le marchand est la domination par le profit. S'inscrire dans an système hiérarchique, n'est que l'expression d'un besoin de domination.

Très difficile toutefois de changer l'évolution de cette orientation, tant pour le problème de la ville que pour le problème de la société industrielle, sans changer complètement le comportement humain.

 

L'AGRESSIVITE

L'agressivité peut dès aujourd'hui être contrôlée et même inhibée par des moyens pharmacologiques. Mais, de même que pour les produits contraceptifs, ceux qui en auraient sans doute le plus besoin se gardent bien de les utiliser. Ceux qui les utilisent sont ceux pour lesquels les conflits entre pulsions instinctuelles et interdits ou automatismes sociaux provoquent un état de malaise prenant son origine dans l'inconscient et débouchant sur un comportement inadapté à la société dans laquelle ils vivent, ou sur des troubles psycho-somatiques. C'est un pansement sur une plaie psychique. Mais si l'agent contondant qui a provoqué cette plaie demeure présent dans le milieu, en d'autres termes si la société agressive le demeure, la thérapeutique pharma-cologique par ces antiagressifs chimiques ne pourra que limiter la réaction neuro-motrice à l'agression sans supprimer les racines du mal.

L'homme et la ville (Flammarion)

 

 Ce n'est pas en écrivant des bouquins comme le mien que le comportement humain changera. Chacun reste bien persuadé que son comportement est le meilleur. On peut alors envisager une autre évolution.

Depuis deux milliards d'années, les systèmes vivants évoluent sur notre planète. Depuis un million d'années, il y a quelque chose qui ressemble plus ou moins à un homme qui a pris part à cette évolution. Puis Buffon, Lamarck et Darwin, s'aperçurent que l'homme faisait partie d'une évolution des espèces. Mais qu'y a-t-il de changé depuis ? Rien du tout. L'évolution s'est faite encore avec l'homme mais en dehors de sa volonté. Actuellement, les cris d'alarme des écologistes devraient nous rendre méfiants. L'homme a suffisamment de connaissances en main pour pouvoir changer son comportement s'il le désire. On l'a automatisé à une certaine conception de l'humanisme, du beau, du bien... pouvant se résumer ainsi : la propriété et le profit. Il ne peut absolument pas imaginer un autre comportement que le sien.

Donc, pour éviter la disparition de l'espèce vers laquelle nous nous dirigeons, si on continue comme cela, il ne reste que la prise de conscience. D'après l'opinion des écologistes, des drames nous attendent si on ne change pas de comportement et ni le prolétaire ni le bourgeois ne seront épargnés.

De même que l'unité nationale se faisait devant l'agression de l'extérieur, l'unité planétaire des hommes se fera devant la trouille de disparaître en tant qu'espèce. Voyez-vous une autre solution ?

 

Tout se passe comme si l'homme avait peur de lui-même, et n'osait exprimer ouvertement ce qu'il sait être

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(entretien avec Marc de Smedt) Photos Claude Poirier

Henri Laborit :

Biologie et structure. (Idées, Gallimard). L'homme imaginant (10/18). L'agressivité détournée (10/18). L'homme et la ville (Flammarion).