L’homme total ou l’homme diminué ?

 

On peut se demander si l’apogée de la nature humaine n’est pas maintenant passée. Il y a eu peut-être une époque où l’homme exerçait, avec beaucoup de liberté, toutes ses facultés intelligence, sensibilité, inventivité, sociabilité, technique, etc. même si les moyens étaient particulièrement limités, et peut-être même surtout parce que les moyens étaient limités et qu’il fallait toujours en inventer. On peut se demander aujourd’hui si l’état actuel de la civilisation lui permet d’être ainsi pleinement un homme, surpassé qu’il est souvent par l’organisation imposée, la sophistication des démarches, par les techniques même, mais surtout par une emprise de plus en plus importante d’un ensemble monstrueux qui décide pratiquement de tout sans en avoir l’air et cela d'une façon anonyme. Le pouvoir, la publicité, les medias permettent à l'individu de n’avoir plus qu’à survivre, c'est-à-dire à rester en vie plutôt qu’à vivre pleinement.

 

Pourtant l’être humain, chaque individu, a dans son être des potentialités énormes qui ne peuvent que le grandir. Sans doute est-il même impossible de toutes les développer au maximum et qu’il y a, pour chacun, un choix à faire. Artiste, intellectuel, sportif, musicien, chercheur, inventeur, créateur, technicien, - que sais-je ! Chacun est unique. Je ne sais plus quel anthropologue disait que l'être humain, chaque être humain, était une espèce animale à lui tout seul. Sa singularité n'est égale à aucune autre. Il y a bien des ressemblances dès la naissance mais, chaque jour de la vie, celles-ci se dissipent dans une unité toute originale. Ainsi l'un trouvera le visage de « la Joconde » banal, quand l'autre en sera ému à en fondre en larmes, l'un ne pourra supporter l'odeur des bêtes dans une écurie, quand l'autre y trouvera une sorte d'accord avec la nature et la vie. En fait les sens, l'ouïe, la vue, le toucher, le goût, l'odorat, ne sont pas semblables dans chacun, ils ont des aspects qui n'appartiennent singulièrement qu'à l'un ou à l'autre. « Le corps sort du corps par tous les sens »  dit Michel Serres. Quelle richesse, quelle diversité, impossible à encadrer, contrôler, mesurer !

 

C'est pourtant ce que l'on tente de faire de plus en plus à notre époque. Et pour cela une seule unité de mesure, la quantité, l'argent, comme si toute cette richesse, cette diversité, cet énorme arbre qui s'élève au ciel avec ses multiples branches pouvait se réduire à un tronc unique au raz du sol, aussi gros qu'il puisse être. « L'argent-roi et la marchandisation généralisée des rela­tions humaines, propres aux sociétés capitalistes, tendent à écraser la singularité incommensurable de chaque indi­vidu au profit d'une mesure unique : ce que cela coûte et ce que cela rapporte en espèces sonnantes et trébuchantes. L'être humain est appauvri au profit de l'avoir. Ses sens et ses capacités sont amenuisées par rapport aux potentiali­tés de l'« homme total » (ou « individu complet ») » (Philippe Corcuff, Marx XXIe siècle, textes commentés, Textuel, 2012 page 70). Aujourd'hui il faut tout compter, le prix de l'école, le prix de la santé, le prix de la sécurité, le prix de l'armée, le prix de la fonction publique, jusqu'au prix des lois sociales, code du travail, budget de la justice, etc. Rien n'est jamais présenté que par le prix et chacun s'y attache plus qu'à toute autre chose.

 

Mon père disait qu’il y avait une avarice des riches et une avarice des pauvres. Mais l’avarice des riches est volontaire, puissante : elle détruit la planète, se nourrit de vols et de rapines, détruit les relations sociales, etc. Elle est souvent plus anonyme que personnelle, mais en cela elle est d'autant plus féroce. L’avarice des pauvres est forcée, individuelle, liée le plus souvent à la survie.  Elle subit toutes les contraintes imposées par celle des riches, sacrifie la qualité, va toujours au plus pressé et au plus vital. Elle ne ressemble à l'avarice des riches que par le fait de compter, de compter la moindre miette, et de recompter, et de surcompter.

 

Et l'homme  dans tout cela ??

Fernand COMTE

14 août 2013

Fernand@fernandcomte.fr