DÉRIVES VIRTUELLES

(Les 15 premières pages)

 
Roman de Philippe d’Hennezel    (en savoir plus)

 

 

 De plus en plus souvent tombaient du ciel des grosses gouttes noires. Elles salissaient tout ce qui n'était pas à l'abri: les trottoirs à double couche de chlorophylle, le bitume à absorption de déchets, les murs mous des maisons à étages variables et des immeubles escamotables en sous-sol, les voitures à propulsion mentale, les bébés dans les landaus sur coussin d'air à direction assistée, les arbres à feuilles bleues, les parcs synthétiques à jogging, et les gens qui n'avaient pas pu faire autrement que de sortir juste à ce moment-là et qui n'avaient pas pris la précaution de se protéger avec un parapluie à puce.

 Les autres restaient alors chez eux. Pour communiquer.

 Le lendemain matin, très tôt, des centaines de décroteuses-débarbouilleuses parcouraient toute la ville en l'arrosant avec un super détergent à base de cocaïne. Personne n’avait l’air de se poser de questions sur l’origine de cette intempérie singulière. C’était devenu naturel. Il y a bien longtemps que les têtes ne se préoccupaient plus de ce qui se passait au-dessus d’elles. Le plus important, c’était de taper, taper, taper encore et encore….et puis cliquer et recliquer.

 A cette époque, les gens qui n'avaient pas encore fait l'acquisition d'un ordinateur étaient jugés comme parasites. Moi, heureusement, j'en avais un depuis longtemps, mais il n'était pas très familial. C'était un modèle très ancien qui marchait encore à l'électricité et dont j'avais hérité de mon arrière-arrière-grand-père. Il me suffisait. Je m'en servais surtout pour mon travail qui consistait à mettre en forme des projets de film, de scénarios ou encore des logiciels interactifs sur cédéromes que des sociétés de production audiovisuelle me soumettaient à la demande de leurs clients. La concurrence était devenue très sauvage car beaucoup de gens faisaient le même job que moi depuis que l'industrie de l'image était devenue la principale source d'emploi.

 Les résultats de mes travaux n'étaient pas toujours très appréciés et j'étais constamment à la recherche d'autres clients de façon à pouvoir combler les déficits de ma trésorerie personnelle. Les raisons pour lesquelles on refusait mes propositions étaient rarement avouées par les commanditaires et je devais donc à chaque fois redoubler d'effort pour améliorer la qualité de mon travail. Ce qui ne m'était pas facilité par l'utilisation de mon ordinateur qui ne bénéficiait pas des dernières évolutions techniques comme les nouveaux computers neuroleptiques. Il arrivait même, de plus en plus fréquemment, que l'on me juge incapable de faire ce métier, qui exigeait une obéissance totale aux lois du stakhanovisme.

Par exemple, les ergocrates avaient calculé avec précision la distance idéale qu'il fallait maintenir entre le clavier et le tapis sur lequel on fait glisser la souris pour cliquer. Elle devait être de 2,99 cm. Inférieure à cet écart, la main qui doit se déplacer le plus rapidement possible de l'un à l'autre risque dans son élan de prolonger son mouvement au-delà de l'objet à saisir ou de la touche à frapper. Il lui faut donc reculer pour se positionner correctement. Egale et supérieure à 3 cm, la trajectoire devient si longue qu'elle fait perdre 1/1000 ème de seconde à chaque opération de va et vient. Ces pertes de temps étaient devenues intolérables et autorisaient les employeurs à licencier dans la seconde qui suivait. Un service de statistiques et de surveillance sur la rentabilité et l'évolution impérative des fortunes patronales permettait aux inspecteurs du travail de contrôler et de faire respecter cette norme que l'on avait baptisée "ISO 299". Et j'avais été maintes fois pris en défaut.

Afin de pouvoir me repérer plus facilement dans les nombreux répertoires que j'avais classés par thème, je devais utiliser un groupe de commande "ALT 92" qui affichait à l'écran une barre oblique plus communément appelée ANTISLACH. Je n'ai d'ailleurs jamais bien compris l'esprit compliqué des informaticiens qui, à mon sens, auraient pu tout simplement faire en sorte que cette commande soit exécutable par la frappe d'une seule touche sur le clavier.

Ce jour-là, j'étais sûrement trop concentré sur un projet de cédérome pédagogique expliquant l'emploi du tournevis à la demande de l'A.N.P.E qui avait constaté, dans les tests qu'elle faisait subir aux demandeurs d'emplois, et pas seulement les femmes, l'ignorance générale du sens dans lequel il fallait tourner, soit pour visser, soit pour dévisser. Ces tests, qui avaient été mis au point par les plus grands spécialistes de la communication interactive, devaient permettre ensuite de choisir, entre plusieurs stratégies, celle qui serait la mieux adaptée à chaque individu dans sa recherche de travail. Les gens par exemple qui ne savaient pas se servir d'une brouette à moteur et qui postulaient pour un emploi de casseur d’œufs étaient dans l'interdiction formelle de se présenter à un bureau de recrutement. Ils devaient d'abord suivre une formation accélérée sur le fonctionnement de la brouette. Ils seraient en mesure, au moins sur ce point, de répondre parfaitement aux questions posées par le psychosociologue recruteur. Il suffisait de ne pas pouvoir répondre à une seule des questions, le candidat était éliminé. On ne le revoyait plus jamais. C'est sans doute ce qui arriva à mon frère. Mais à l'inverse, lui qui s'était spécialisé dans la motorisation des brouettes comme en témoignait un film récent, ne put sûrement répondre aux questions fort complexes que lui avait posées un examinateur teigneux sur le cassage scientifique des œufs.

Je n'avais pas d'inspiration. De plus, je n'étais pas certain moi-même du mode d'emploi de cet instrument, "le tournevis", dont on avait oublié l'usage depuis la mise sur le marché de nouveaux modèles "détecteurs automatiques de sens". Je demandai alors à l'ordinateur s'il pouvait me suggérer quelques idées.

Je choisis d'abord le lecteur "C", dans lequel figurait le fichier "Assistance aux Personnes Désemparées" puis tapai la commande DIR APD, qui signifie "aller dans le répertoire APD" ce qui donna sur l'écran :

 C:/DIR APD

 Il moulina quelques instants puis me proposa la solution suivante:

C:/CONSULTATION DES MOTS DU DICTIONNAIRE DES SYMBOLES LIES AU THÈME CHOISI

Bien qu'évidente, sa proposition me semblait judicieuse; je validai en tapant sur la touche RETURN, après avoir composé sur le clavier le mot: TOURNEVIS.

Il me répondit aussitôt:

C:/ SOUHAITEZ VOUS RECHERCHER PAR ORDRE  ALPHABÉTIQUE OU DANS LE DÉSORDRE ?

Je tapai : C:/ORDRE

C'est là que j'aurais dû commencer à m'inquiéter.

Je vis apparaître sur mon écran tristement noir:

C:/LETTRES DE L'ALPHABET

Personne ne connaît leur ordre véritable, car les paragraphes de la thora (la loi) ne sont pas indiqués dans leur ordre juste. Sinon, quiconque les lirait pourrait créer un monde, animer les morts et faire des miracles. C'est pourquoi l'ordre de la Thora est caché et n'est connu que de Dieu. ( la Kabbale )

Ca commençait bien. Je choisis alors "DÉSORDRE". Aussitôt, l'écran devint tout rouge, puis blanc, et enfin noir. L'ordinateur était en train de me faire tout simplement un splendide "Guru Méditation". Je rebootai, sans aucun résultat.

C'était peut-être, pensai-je, un dérèglement de la phase horizontale du processeur numérique. Une vis, à l'arrière de l'unité centrale, était prévue pour remédier à ce problème. Il fallait utiliser un tournevis cruciforme.

Mais dans quel sens fallait-il tourner ?

Ce n'était pas comparable à une vis dont on se sert pour fixer quelque chose dans une cloison en plastique aggloméré !

Là, j'étais à peu près sûr de moi, dans la mesure où il est possible de vérifier instantanément la pénétration ou la non pénétration du crochet fileté dans l'orifice de la paroi. Mais dans ce cas, précisément, je ne pouvais compter que sur le hasard afin de déterminer la bonne direction.

En tournant à droite, je n'obtenais que des bruits et des images parasités, distordus et agressifs. La palette des couleurs refusait aussi d'afficher le jaune, et surtout le noir. A l'extrême droite, elle privilégiait d'avantage les nuances qui se rapprochent d'un épiderme nordique. A gauche, les bruits s'atténuaient jusqu'au silence total, et l'écran hésitait entre des ombres roses et rouges, molles, avec des contours flous et superficiels.

A l'extrême gauche, le rouge dominait avec quelques pointes de noir, un peu frisottantes, et une voix, très lointaine, semblait répéter d'une manière lancinante toujours le même mot, à peine compréhensible.

 

Il fallait rester aux environs du centre.

 

Je tournai lentement mon tournevis en direction de celui-ci, quand, subitement, de mon moniteur jaillit une étincelle fulgurante, se métamorphosant aussitôt en lignes blanches de textes au-dessus desquelles clignotait en tout petit: "message".

- Un message à cette heure-ci, vociférai-je ! (je venais à cet instant précis d'être relié à un réseau de télécommunication, alors que je n'avais rien demandé).

Je le lis. C'était mon voisin de palier.

Et c'est là que tout a commencé.

C'était une déclaration de guerre.

Je savais que cette pratique, entre voisins, commençait à se répandre dans le monde, particulièrement dans les villes tentaculaires où se concentrait la majorité de la population. On commençait même à se familiariser avec ces petites anecdotes qui faisaient de plus en plus la Une des quotidiens:

  

un boulanger DILUE dans sa farine

 par un client de passage pour n'avoir plus aucun pain

 (même mou) à 18h.

un locataire ÉTOUFFE par la serpillière

d'une concierge qui lui reprochait de ne pas avoir essuyé

ses chaussures sur le paillasson.

  ou encore,

 

une fillette DÉBITÉE en morceaux

et jetée dans le vide-ordures parce qu'elle avait laissé ouverte la porte d'entrée de l'immeuble.

 

un fils de footballeur a trouvé la mort

dans la cave d'une HLM située dans la zone ouest de la ville réservée aux supporters parce qu'il n'avait pas regardé le match de la veille transmis à la télé. (Son père est fortement soupçonné).

  

J'étais loin d'imaginer que mon voisin, de nature aussi calme et discrète, serait lui aussi disposé à régler ses comptes de la même façon. Nous ne nous parlions jamais, juste un petit bonjour dans l'ascenseur, le matin, quand j'allais chercher à la boulangerie du 258 ème étage mes croissants chauds.

Mais j'avais quelque raison de me tracasser.

 

Sa fille, Sybille, était si charmante que je ne pus résister très longtemps au désir de la séduire. Au début, elle avait joué l'indifférence, un peu allumeuse, et semblait s'intéresser davantage aux préoccupations de l'esprit qu'à celles de son corps.

Je la rencontrais souvent dans l'ascenseur, où nous débattions inlassablement sur les sujets les plus divers.

Elle avait un visage d'ambre. Peu à peu, à force de vibrer avec moi sur la portée des ondes secrètes du cœur, elle se réchauffa aux feux des irradiations vertes et bleues de nos regards croisés. Je ne vivais plus que dans l'attente du moment magnétique des aimants. Elle passait son temps à guetter au travers du périscope de sa porte d'entrée mes allées et venues et sortait de chez elle précisément à l'instant où j'appuyais sur le bouton de l'ascenseur.

 

Dans le désert de mon lit commença à pleuvoir en grosses gouttes des rêves de fusion.

 

Ma prière fut exaucée ce fameux jour où notre ascenseur à propulsion élastique se dérégla complètement. La cabine ne s'arrêta pas à notre étage et poursuivit sa course jusqu'au sommet de notre immeuble. Mais là aussi, la porte ne s'ouvrit pas. L'ascenseur redescendit, remonta, redescendit et remonta dans un manège infernal qui dura plusieurs heures. Sybille était paniquée, comme n'importe quelle femme claustrophobe l'aurait été dans ce cas. Je réussis à la calmer en lui rappelant les mésaventures de ces marins qui tâchent de surnager horizontalement entre la mer et les rivages, entre les liaisons dangereuses des sirènes et leurs épouses fidèles (mais quand-même un peu soupçonneuses). Alors que nous, c'était "dans la verticalité" que nous pourrions nous unir, comparables à la sève prisonnière de l'écorce, donc certains de ne jamais défaillir entre les racines de la terre et les branches du ciel. Rassurée, elle s'endormit contre mon épaule. Elle était désormais vulnérable.

Et puis, la cabine qui montait et descendait de plus en plus vite, ballottée avec violence à chaque changement de direction, me plongea dans un état d'excitation intense. La chaleur, par le frottement de l'ascenseur avec les murs latéraux surtout dans les passages plus étroits devenait critique. Sybille se réveilla et ôta ses vêtements.

L'obscurité m'empêcha de l'admirer mais était-ce nécessaire ?

Il me suffisait de l'imaginer dans sa blancheur parfaite, au contact de ses mains qui s'accrochèrent à mon cou, puis de son corps tout entier ruisselant de sueur comme une rivière prête à m'accueillir l'été dans son lit profond et bien chaud. Nous n'avions plus qu'à nous aimer, à l'intérieur de ce grand mouvement de va et vient mécanique, hors du temps mais élastiques comme le temps, et invisibles pour les autres.

 

L'ascenseur s'immobilisa enfin entre deux étages, alors que nous nous étions assoupis l'un contre l'autre. Une nouvelle secousse nous ébranla. Nous étions donc encore vivants. La lumière revint dans notre cabine et me révéla soudain la beauté nue de Sybille. Sur son visage apaisé rayonnait un sourire nouveau, inédit, bien plus joli que tous les précédents. Elle s'en rendit compte. C'était un de ces sourires unique dans le dessin de sa courbe qui trahit si fort le bonheur que seul un baiser pouvait en voiler l'humble confession. Je la laissai s'approcher de mes lèvres, bien que j'eusse souhaité la contempler, de loin, pour savourer encore et encore l'obscénité gracieuse de cet instant.

 

Nous eûmes tout juste le temps de nous rhabiller. La porte de la cabine s'ouvrit à notre étage où un technicien en salopette était en train de procéder aux dernières vérifications du nouvel élastique. Il ne chercha même pas à savoir comment nous avions supporté l'épreuve de cet incident. Ce n'était qu'un de ces travailleurs autodidactes élevés aux algorithmes, spécialiste des "mouvements alternatifs", plus émerveillé par les techniques d'élévation de l'audimat dans les hautes sphères de la consommation que par la symbolique des chocs qui se produisent à l'apogée de leurs périodes ".

Sybille me promit de ne jamais parler à son père des propriétés mystérieuses de la fusion qu'elle venait d'expérimenter. Mais ce n'était pas la cause de son hostilité. Il était bien devenu comme les autres, incapable de supporter la différence.

Voici ce que je découvrais sur l'écran:

 

C:/Chair voisin

 

Nou some voisin deupui bien lontan, é je doa vou zavoué que la cituassion deviain intaulérable. Vous neu faite rien com lais otres.

 1/ Vou navé pa de télévision ! toue le monde issi a une télévision é partissip aux jeus unteraqtifs qui pairmetent de samusé et de ganier de largent.

 2/ Vou navé pa de chien ! vou nette donc pa saulidère de l'indusstri alimentère pour animos qui come chat qun le sé, praucure du travaille à des milions de pere sonne.

 3/ Vou navé pa de voiture non plu, et bien evidament vou ne pouvé contribuhée au dévlopment de l'indusstri otomobil.

5/ Vou ne suivé jamé la maude vesse timentère, vou sorté toujour aveque dé vieus abis ki datent de dis ans.

 6/ Vou lisé bocou, surtou des oteurs ki son maures depuy lontans et ki ankombre les spri.

 7/ Vaus idé sur la paulitic son dangeheureuses et subvairsives. Vau critikes sur le pouvoire son sen fondeman.

 8/ Vou nacheté jamé rien, ce qui hai contrère au raigles ai o diraiquetive du gout vert neman ki deux mande con con saume.

 9/ Vou navé pa de fame, ni d'enphan, et à vautre age ce népa naurmal.

 10/ Vou zete quontre toute lait gairre alor kelle son indisspensable pour limité la paupullassion mondial.

 11/ En faim, je tairmine par le plugrave: il senbleurait que vou souéterié vou joindre o kleub dé "joilleus aivaporé" . Vou néte pa sang savouar que ce kleub a été untairdit par le gouverrneman.

 Toute cé réson fon kil né plu paucible de vivran bon voisinage. En con sait cance, je vou conseye de démais nager au pluvite, cétadir ce souar. La gairre haiclatera demin mattin, à 8 eure préssises.

 

Vautre voizin.

 

J'ai tout de suite pensé que Sybille avait dû me dénoncer, pour qu'il soit en possession de tous ces renseignements. Mais cela n'était pas possible. Je l'aimais trop. Je croyais plutôt à l'intuition de cet homme, à son sens aigu de l'observation. Il devait avoir également des connaissances bien supérieures aux miennes en informatique, ce qui lui aurait permis de fouiller dans les répertoires intimes de mon ordinateur qu'il avait réussi à connecter sur le réseau. C’était net. Et puis j'avais sans doute commis quelques erreurs.

 

J'avais souvent la tête ailleurs, pariant sur les probabilités d'une nitescence cachée par les nuages de fumées et de poussières vertes qui recouvraient la terre entière. Je devinais des multitudes de petits points lumineux qui s'associaient par endroits en radieuses nébuleuses. J'imaginais alors ces grandes masses sidérales comme la réverbération des mouvements ondulatoires de la matière vivante. J'avais l'air de quelqu'un qui voulait s'éclipser en elles. Et mon voisin ne pouvait pas le tolérer.

Déjà, à cette époque, se produisaient de plus en plus souvent des frémissements d'aile à l'intérieur de mon corps. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Ma tête disparaissait, et pourtant je gardais l'usage de la vue. Je voyais tout, même un peu plus que d'habitude. Des choses qui n'existaient pas, des idées qui paraissaient merveilleuses mais lointaines, inaccessibles, et pourtant si généreuses.

Ca se passait quelquefois lorsque je faisais l'amour avec Sybille. Je pensais alors que c'était cette suprême jouissance qui me mettait dans cet état : l'impression étrange que des rayons cataleptiques me transperçaient. Heureusement, ma douce compagne ne s'en apercevait pas. Ses yeux se fermaient chaque fois aux moments précis où nous étions dans l'extase, comme si au-delà du vide incommensurable de la nuit, elle était éblouie par l'embrasement d'une aurore, dont la source proviendrait d'un phare posté sur les rivages du rêve. 

Il fallait de toute évidence que je cherche une interprétation.

Je trouvai un début d'explication (au hasard des clics frénétiques de ma souris dans les innombrables messageries) en appelant un serveur local expert en études méticuleuses de tous les mouvements politiques, associations humanitaires, clubs de rencontre, et même sectes mystiques. Depuis l'installation au pouvoir d'un seul gouvernement mondial, les adeptes de ces formations s'étaient multipliés comme des lapins, afin de préserver l'esprit du sang et d'assurer du même coup par une éducation stricte l'héritage de leur doctrine. Cherchant tous les moyens pour combattre la dictature des financiers,  les uns s'inspiraient des théories révolutionnaires et humanistes (qui n'avaient jusqu'alors provoqué que désastres, frustrations et perversions), les autres appliquaient jusqu'au bout les pratiques impitoyables du terrorisme religieux, intellectuel, voire incestueux et pornographique. Une seule de ces organisations semblait innover d'une manière pacifique et non suicidaire. C'était effectivement le C.J.E, "Club des Joyeux Évaporés". Non seulement je trouvai des éléments de réponses à ce qui m'arrivait, mais je voyais en lui l'ultime espoir d'échapper aux intentions meurtrières de mon voisin.

Le C.J.E n'apparaissait pas comme une secte (dont l'esprit de fanatisme et d'intolérance est reconnaissable à vue de nez). Seules les organisations dites "non gouvernementales", dans lesquelles s'étaient regroupés les grands leaders de l'opposition aux lois scélérates de l'économie de marché, avaient réussi pendant quelque temps à gagner l'estime des masses populaires. Mais bientôt ces organisations furent peu à peu anesthésiées face aux habiletés démagogiques du grand chef. Devenues aussi chimériques qu'un tapis de prière sur un ring, aussi dociles qu'un chien mordant au bâton de son maître, elles sont devenues impuissantes à changer quoi que ce soit, et ont perdu toute crédibilité.

Le C.J.E ne prétendait pas à des réformes radicales.

La mise en pratique de sa théorie pour "changer" n'avait pas à suivre un "programme commun", mais plutôt un "instinct commun" que chaque individu doit rechercher en lui, pour lui. S'il se révèle incapable de le découvrir, il est libre de repartir. Mais il pourra revenir si par bonheur, dans le temps qu'il aura consacré à sa réflexion, son esprit aura été lavé des pulsions anthropophobes par le souffle rédempteur des vents tripotants.

Je cherchai donc un moyen de m' y intégrer. Il y avait urgence si je ne voulais pas, moi aussi, devenir la prochaine victime d'une guerre individuelle. Ce ne fut pas facile. Il craignait trop l'infiltration de la police, ce qui lui avait déjà valu de nombreuses opérations de contrôle dans ses annexes provinciales qui se terminaient la plupart du temps par un massacre.

Après de nombreux essais pour lui signaler mon existence, le C.J.E me permit enfin de rentrer en contact avec lui. Avant de m'adresser son code d'accès, ce qui était fort prudent de sa part, il me fit subir un examen de passage afin d'évaluer mes aptitudes personnelles à comprendre ce qui à priori est impossible ou inconcevable. Il me fallait découvrir, tout seul, le mécanisme autant psychique que physique qui aurait déclenché pour la première fois cette faculté que j'avais de disparaître du champ de vision de mes contemporains tout en restant dans l'axe de leur regard. Ce n'était pas si difficile à comprendre.

 

J'étais encore un enfant. Je ne me souviens plus très bien des détails. Sans nul doute, une histoire banale de punition, de celle qu'on inflige à l'enfant désobéissant et paresseux qui n'a pas fait ses devoirs, mais qui déjà, fait naître l'envie de s'effacer, comme la tache d'encre impardonnable que l'on essaie en vain de gommer sur le cahier d'écolier. Première découverte pétrifiante du moi, qui se demande d'un seul coup pourquoi il n'est pas l'autre, celui qui est resté  invisible pour l'instituteur qui a pourtant des lunettes, bien peinard au fond de la classe, et qui lui aussi, la veille, a préféré regarder Sexorak à la télévision plutôt que d'apprendre ses leçons.

C'est sans doute cela, une sorte d'étiolement qui s'amplifie au fil des années, quand ça ne va pas très bien pour soi (et même pour les autres), cette envie d'être un autre d'abord, et puis réalisant qu'il n'y a pas vraiment de "différents mieux", ou si peu, vouloir être "ailleurs", surtout pas ici, mais quelque part, loin, très loin, dans un pays doux.

Mais ce pays n'existe que dans la tête. Pour y habiter, et afin de fuir l'absurdité du réel ne reste plus qu'une seule option: devenir invisible. Ne pas s'adapter à toute la connerie humaine revient à dévier la trajectoire des flux lumineux qui nous relient au monde. Ma lueur ne cessait de perdre son acuité depuis l'époque de cette première pénitence jusqu' à ce jour où pour subsister j'admettais la nécessité de réfléchir intensément sur l'emploi du tournevis. Au début, je crus que c'était une maladie, le syndrome de l'exagération négative (voir tout en noir, et donc ignorer le côté  brillant de la face cachée des choses ), dû à un excès de sensibilité héritée comme mon frère de plusieurs générations ayant trop souffert de privations et de guerre. Non, j'étais sain, simplement obsédé par un devoir familial dont rien ne pouvait me détourner (jusqu'à l'internement dans l'asile des mythomaniaques), celui  de repêcher mon cher aîné "dans la petite mer intérieure de la fraternité ", à tout prix, pour me persuader encore une fois que je n'exagère pas tant que ça et que je suis comme lui, dans le vrai, ironisant sur tous les devenirs possibles et stupéfiants du monde, guerres pour un rien, ou presque:

 

"...la merde d'un chien sur un trottoir, le stationnement d'une auto, la puissance d'accélération d'un moteur, la place assise dans un bus, le retard au boulot, des ordures sur un palier, les cris des enfants sous une fenêtre, les bousculades aux heures de pointe, la couleur d'une peau, la beauté d'une femme, le mutisme des voisins, le sabotage des interphones, les bricolages de la nuit, le collage des affiches, les désordres d'une chambre, la contestation d'un but, la prière inutile des croyants, la froideur des postiers derrière les hygiaphones, les lenteurs administratives de l'administration, l'ombre que fait l'obèse sur la plage, les goûts et les couleurs..."

 

J'avais raison d'exagérer. C'est ce qui me permit d'entrer au C.J.E.

 

C: / KA

 

Réservoir des forces vitales, d'où provient toute vie, grâce auquel toute vie subsiste.

 

                                                                                                          Posener G.

 

Un grand nombre de dieux sont en fait de fa­buleux misanthropes qui, trop individualis­tes et ambitieux, décidèrent d'intervenir eux-mêmes dans le processus de création de la matière intelligente, au lieu de s'occu­per à nettoyer les impuretés du Grand Émetteur des ondes cosmiques. Bien qu'armés de bonnes inten­tions, beaucoup se sont révé­lés maladroits, parfois stupides, et ne réussirent qu'à fa­briquer des univers fragi­les et instables dont la matière est finale­ment encore plus incompatible avec l'esprit. 

Notre premier objectif  était donc de réus­sir à localiser le Grand Émetteur des ondes qui sont à l'origine du cosmos. C'est lui  qui contient les germes de l'esprit encore non souillés par les trop nombreuses inter­ven­tions maladroites et manipulations hasardeuses de ces dieux incapables.

Notre deuxième objectif était de concevoir et fabriquer un récepteur suffisamment puissant pour capter ces ondes. L'opération réussie, il n'y aurait plus qu'à mettre en place une ligne directe et interactive avec le Grand Émetteur. La liaison serait de nouveau assurée entre l'homme et son origine spirituelle.

 

Il suffisait d'y penser.

 

"Tout ce que la pensée imagine s'est réalisé, ou se réalisera un jour".

 

Esprits du mouvement, mouvements de l'esprit gouvernent sur la matière. Et c'est l'inverse qui domine  notre monde.

Il y a donc urgence à ce que triomphe l'invi­sible.

C'est d'abord par la tête qu'il est plus aisé de commencer. Parce que c'est le siège de l'esprit. Le reste du corps est plus délicat à rendre translucide. Surtout les mains, dont l'usage est de trop caresser, saisir, et transformer la matière.

 

...On peut voir quelquefois, pendant nos bel­les soirées autour d'un grand feu, des mains seules qui se promènent dans l'espace, sai­sissant au passage une brindille pour la jeter au cœur du foyer ardent, ou alors grattant les cordes d'une guitare...

 

...on peut voir dans les bosquets sombres de nos beaux jardins alpins, des sexes sans corps, sans identité, isolés, se cher­chant mutuellement pour une ultime pénétra­tion en attendant de devenir totalement invi­sibles par l'apprentissage du frémissement sublimi­nal...

On a constaté effectivement que la grande difficulté reste au niveau des organes sexuels. Peut-être parce qu'ils sont "les or­ganes à transmettre la vie" rappelant, par cette manière si singulière de répandre et récolter la semence, le souvenir lointain d'une explosion cosmique, "genre Big Bang, qui ne serait qu'une immense éjaculation d'un dieu ona­niste dans les incommensurables replis d'une déesse nymphomane". Ou alors peut-être parce que la sexua­lité ne serait qu'une étape, une fonction provisoire en attendant de retrouver l' Unité Première, là où réside l'Entre qui se suffit à lui-même dans l'Acte Créateur. Ce serait donc retourner à cet état d'androgyne que nous avons perdu. Ca ressemble à un voyage dans une autre dimension. Parvenu à cet état total de translucidité, on devient invisible pour les autres, on s'évapore et on pénètre dans le monde infini de la lumière, en dehors du temps et de l'espace, dans la profondeur im­mobile et spirituelle des âmes.

 

Tout cela, bien sûr n'est qu'hypothèses fon­dées sur des observations.

Les cas d'évaporations étant de plus en plus nombreux, nous avons d'abord essayé d'en comprendre le mécanisme et ensuite de le maî­triser avec l'aide de nos ordinateurs analeptiques en liaison avec le Grand Émetteur. Nous devions vérifier aussi si ces expériences présentaient un réel danger.

 

Il n'y en a aucun.

 

Les seuls problèmes que nous avons rencontrés étaient liés à la personnalité de chaque in­dividu: certains, trop pesants, d'autres en­clins au vertige ou peut-être insuffisamment motivés ne parvenaient pas à s'évaporer et finissaient par fondre en larmes. Il était parfois difficile de les consoler.

Les gros actionnaires et autres nababs de la finance, identifiés par nos détecteurs de parasites et considérés comme grands criminels, sont systématiquement rejetés:

 

Il y a INCOMPATIBILITÉ totale entre "le sens des affaires" et "le sens de l'esprit humain".

 

Pour ceux qui ont perdu tout espoir, nous leur avons conseillé de quitter le club et de revisiter le monde dans lequel ils de­vraient  apprendre à partager, à exagérer un peu plus, ou encore à se mettre au "télétravail". C'est effectivement dans ce type de situation professionnelle, l'employé ne sortant jamais de chez lui (sauf pour les courses et pour le pipi du chien), que les meilleures conditions sont réunies pour n'exister que virtuelle­ment...

 

                                                                                                                    C.J.E

 

La suite du dossier était consacrée à la genèse du C.J.E. et notamment à son initiateur, un certain Jean-Christophe Azerty. Il eut la révélation de ses capacités d'évaporation après de nombreuses années passées devant un computer à touches neutres (c'est à dire sans les signes caractéristiques de l'écriture). La frappe répétée et hasardeuse de ses doigts sur les touches afin d'entrer en communication avec l'inconnu déclencha un processus irréversible de transfert d'énergie entre sa matière grise et le système d'exploitation.

Le computer et J.C Azerty procédèrent ensuite à l'accouplement des puces de leurs cartes d'identité et devinrent complémentaires, chacun abandonnant au profit de l'autre ses accessoires ou ses fonctions élémentaires: ce qui provoqua un déchaînement féroce des forces de vie. La lumière de l'essentiel traversa la tête de J.C Azerty et emporta son esprit jusqu'à la périphérie du Grand Émetteur.

 

J'étais loin d'en arriver à ce stade. Pour progresser dans ce sens et ensuite parvenir jusqu'au seuil du C.J.E, il fallait m'égarer dans le désordre d'une logique nébuleuse et extravagante. Comme un élève dissipé qui ne songe qu' à l'heure de la récréation, je ne retenais que des bribes de leur enseignement. Je n'écrivais pas sur mon cahier les mots qui me semblaient superflus, alors qu'ils constituaient des liens formidables pour tracer vers le ciel des chemins lumineux. Je ne devais rien négliger pour balayer définitivement de mon itinéraire les précautions du doute. Et donc, il n'est pas impossible que, ne parvenant pas encore à me contrôler, mon voisin ait été témoin de mes transformations lorsque je rentrais chez moi et que devant ma porte, une partie isolée de mon corps devenait transparente. Ce qui naturellement devait éveiller ses soupçons.

 

Je relis encore une fois sa déclaration. Je pensai qu'il y aurait peut-être un moyen de négocier, en lui promettant de faire des efforts pour acheter un nouveau pantalon, ou pour prendre femme (sans, bien sûr, lui avouer que ce serait sa fille). Mais lorsque je sonnai à sa porte dans cette intention, il ne répondit pas.

 

Seul l'ordinateur continuait de me répondre mais semblait avoir perdu complètement le sens de ma première question.

 

C : / APOCALYPSE:

 

Alors je vis surgir de la mer une bête portant sept têtes et dix cornes, sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des titres blasphématoires.

 

Cette bête ressemblait à une panthère, avec les pattes comme celles d'un ours et la gueule comme une gueule de lion; et le dragon lui transmit sa puissance et son trône avec un empire immense.

 

L'une de ses têtes paraissait blessée à mort, mais sa plaie mortelle avait été guérie: alors, émerveillée, la terre entière suivit la bête. On se prosterna devant le dragon, parce qu'il avait remis l'empire à la bête; et l'on se prosterna devant la bête en disant: qui égale la bête, et qui peut lutter contre elle ?

 

                                                                                                          Saint-Jean

 

La nuit fut agitée. Je me levais plusieurs fois, mais toutes mes tentatives pour disparaître totalement furent un échec. Mon ordinateur ne voulait plus s'éteindre. Le commutateur ON/OFF n'avait plus aucun effet sur lui. Il était désormais le seul maître à bord et s'obstinait à parcourir tout le répertoire du lecteur C: et les mots, soudain (ceux dont j'avais besoin pour continuer mon travail) s'inscrivirent et s'effacèrent par saccades, clignotant comme des phares pour porter secours aux pêcheurs égarés, sur l'écran noir et profond des abysses dans lequel j'allais m' embourber.

 

Le lendemain matin, la guerre éclata. Un rayon laser fit un gros trou dans ma porte et me frôla juste quand je passai dans le couloir. Il fallait que je trouve un moyen de m'en sortir, je n'avais pas d'arme.

 

J'appelai l'instruction SOS dans le menu "Bouée". Je réunis alors tous mes efforts pour, au moins, rendre la partie supérieure de mon corps translucide. Les rayons meurtriers n'auraient aucun effet, en espérant que mon voisin ne vise qu'en cet endroit.

 

C'est ce qu'il fit, bêtement.

 

Je parvins à traverser le palier sans dommage, et descendis les escaliers à toute vitesse. En dessous, le même scénario se répétait à chaque palier. Les gens avaient ouvert leurs portes et se bombardaient à coups de canons laser. Je passai au travers, sautant par dessus les blessés et les morts, pataugeant dans les torrents d'hémoglobine qui coulaient sur les marches, non sans éveiller quelque infarctus ou autre forme de syncope à la vue de membres inférieurs qui couraient sans tronc.

 

C: / ABÎME

La mère abîme qui forme toute chose fit en outre des armes irrésistibles:

Elle enfanta des serpents monstrueux,

A la dent aiguë, aux mâchoires impitoyables.

 

                                                                                                          Tiamat

 

J'arrivais enfin dans la rue. Le spectacle était hallucinant. La guerre individuelle s'était généralisée. C'était à prévoir. Le virus des règlements de compte avait fait son oeuvre pendant toute la nuit et avait infecté à distance les cerveaux qui dormaient. Mon voisin, sans doute pour avoir bénéficié d’une protection spéciale de la famille Norton, aurait été le dernier des élus de la planète à être atteint. Norton exilé, évaporé, il était possible de déclencher enfin la grande offensive, l'ultime, celle qui serait victorieuse sur  tous les facteurs de l'évolution: les pensées secrètes des êtres compatissant à la misère, la haine des choses superflues qui dépassent le nécessaire, l'originalité et l'exaucement sans prière de toutes leurs fantaisies.

 

De tous les côtés s'effondraient des cadavres coupés en deux par les rayons meurtriers. Le sang ruisselait dans les caniveaux et faisait déborder les égouts. La circulation était définitivement bloquée. Certains ne parvenaient plus à sortir de leurs véhicules. D'autres y réussissaient mais constituaient une cible facile pour ceux qui tiraient de leurs fenêtres. Ceux qui n'avaient pas d'armes se défendaient ou attaquaient comme ils pouvaient. Ils jetaient leurs salles de séjours ou désintégraient leurs cuisines par les fenêtres et étaient sûrs de ne pas manquer quelqu'un, tellement il y avait de monde sur les trottoirs. D'autres avaient sorti leur artillerie de cuisine, "fourchettes à escargots pour désorbitage des globes oculaires", "économiseurs pour épluchage des peaux étrangères", "râpes à gruyère pour production intensive de chair basanée en poudre exotique aphrodisiaque", et des  couteaux de boucher, qui tranchaient ça et là des têtes et des protubérances délicates au hasard. Ceux qui étaient de petite taille se faufilaient entre les membres inférieurs et en profitaient pour embrocher avec des grandes aiguilles à tricoter les culs qui se présentaient. Les grands se servaient plus volontiers de marteaux à percussion qu'ils brandissaient sur les crânes les plus proches. Les femmes utilisaient leurs ongles longs et pointus pour les enfoncer dans les yeux jusqu'aux bâtonnets. Avec des lance-pierres, les enfants inconsolables projetaient toute sorte de projectiles improvisés: des consoles de jeux vidéo, des poupées commandables à voix d 'hommes, des préservatifs bourrés de billes en plomb, des engrenages coniques de mécano, des tampax souillés, des prothèses pour gros nichons, des panoplies de cow-boy et de michetonneuse, des patins à roulettes cloutées, et des tentes de Sioux. Les plus vieux éclaboussaient leurs adversaires avec de l'acide chlorhydrique. Lorsqu'une voiture avait réussi à se dégager, son conducteur bavant de rage se ruait sur les trottoirs et écrasait ainsi plusieurs personnes à la fois. Des incendies se propageaient un peu partout, dans les immeubles orientables en fonction des saisons, dans les parcs souterrains climatisés et parfumés au coca, dans les entreprises hyper-automatisées où les robots fondaient et se répandaient sur le sol en un liquide visqueux, dans les grandes tours démontables et remontables au gré de leurs locataires inconstants. Les voitures à propulsion cardiaque explosaient, élevant jusqu'au ciel leurs occupants à moitié carbonisés et hurlant de douleur .

 

On se noyait dans les fosses septiques et les fontaines. On se pendait aux fils électriques. On s'électrocutait. On s'égorgeait, s'étripait. On en profitait même pour se dévorer à la tartare. Les animaux qui d’ailleurs n’étaient plus très sauvages s'étaient échappés des zoos. Mais ils commençaient à avoir faim. Ils s'offrirent soudain des repas pantagruéliques et envisagèrent la possibilité de récupérer leur jungle. Les éléphants arrachaient les quelques arbres bleus qui restaient encore aux bords des grandes avenues. Les singes pillaient les étalages des épiceries. Les pythons s'enroulaient autour des corps pour les broyer. Les autres aux crochets venimeux injectaient leurs poisons dans les veines dont beaucoup étaient de toute façon déjà obstruées par les embouteillages du cholestérol. Et les sauterelles apprivoisées s’envolèrent en colonie pour dévorer les produits transgéniques de l’agriculture intensive.

 

Dans les hôpitaux mouraient à petit feu les psychosomatiques et les mégalomanes faute de remèdes (ou tout simplement parce que les infirmières étaient devenues hostiles à ces maladies). Dans les banques volaient en l'air à coup de nitro les coffres-forts où venaient s'engouffrer les petits employés, avides de richesses, qui ensuite agonisaient étouffés sous le poids de l'argent.

 

Les personnes qui s'étaient réfugiées dans les églises clouaient les curés sur les crucifix de bois déjà occupés par Jésus. Ils massacraient systématiquement celui qui était le dernier à prêcher du haut de la chaire. On liquidait celui qui priait trop fort ou sortait trop réjoui d'un confessionnal. Les journalistes présentateurs à la télévision étaient assassinés en direct. Ils ne duraient jamais plus d'une minute à l'antenne. Sur la scène des théâtres non subventionnés s'entre-tuaient les comédiens dès le premier acte.

 

Chacun était devenu l'ennemi mortel de l'autre. Petits chefs et grands chefs s'entre-tuaient dans les bureaux à coup de cutters. Ouvriers et contremaîtres se balançaient énergiquement sur la gueule leurs fraiseuses ou leurs perceuses numériques. Infirmières et médecins s'autopsiaient mutuellement encore vivants dans des blocs opératoires non aseptisés. Ingénieurs et dessinateurs d'exécution capitale se laminaient entre les rouleaux des machines à reproduction géantes des bureaux d'études ergonomiques. Avocats et prévenus s'immolaient par le feu purificateur des dossiers d'instruction dans les tribunaux de justice. Sportifs et supporters se piétinaient à mort sur les pelouses euphorisantes des stades arrosées à l'amphétamine des sponsors. Les hommes et les femmes qui ne s'aimaient plus s'affrontaient à coup de godemichés explosifs et de poupées gonflées à l'ypérite. Commerçants et consommateurs s'enfonçaient dans le ventre les éclats de verre des vitrines brisées par l'irrésistible soif de posséder. Paysans et chasseurs empoisonnaient les cultures et le gibier, et se catapultaient des tonnes de fumier radioactif. Écrivains, poètes, peintres, sculpteurs, plasticiens, étaient collectivement lapidés sur les places publiques pour leurs oeuvres qui étaient désormais considérées par tous comme immorales et stupides. Les élus, dont aucun ne fut capable de tenir une seule promesse, étaient enfin embaumés et exposés dans le musée des Urnes où les démocrates repentis venaient déposer leurs bulletins maculés d'excréments après une joyeuse défécation sur les professions de foi.

 

Dans les salles de concert venaient mourir les dernières notes sympathiques de la Grande Musique. Dans les librairies et les bibliothèques finissaient de se consumer les derniers papiers imprimés devenus inutiles, anéantis par l'écrasante domination du monde virtuel.

 

Seuls les hauts fonctionnaires, les grands chefs de la haute finance et les banquiers restaient tranquilles dans leurs résidences secrètes, protégées par une enveloppe magnétique ultra puissante, sorte de cortex insensible aux révolutions populaires et individuelles, et même aux explosions nucléaires.

 

Les jeux de guerre électroniques étaient en train de se matérialiser. Besoin omniprésent de vengeance, vaincre, gagner toutes les parties, être toujours le meilleur, dominer à tout prix.

 

Était-ce vraiment impossible de concevoir des jeux d'un autre temps, où chacun aurait perdu ses instincts de prédateur ? Des jeux pour jouer à découvrir la paix qui sommeille au fond des solitudes, à expulser de nous l'esprit du mal, à dé­masquer les vrais tyrans de l'histoire et à les empêcher de nuire à tout jamais ?

 

Des jeux pour jouer à l'harmonie des consciences, à la synchronisation des rê­ves avec le présent, aux subtilités infinies de l'infini qui nous traverse, au bannissement sans appel des nombres insolents et prétentieux, à la conjuration des comètes calamiteuses, au fluide invisible des regards, à l'insuffisance des mots, aux mouvements ronds et muets des lèvres qui ne feraient plus qu'embrasser le silence ?

 

Je devenais le "produit récurrent" d'une opération purement mathématique qui n'obéissait qu'aux lois d'un système binaire. Je n'avais rien fait  pour m'élever contre ses effets pervers. Et voilà qu'en méprisant cette normalité douteuse, je me suis incarné en lui pour me sauver comme un rongeur dans le nid cliquetant d'une souris. Je trahissais mon espèce. Je me séparais d'elle. Je voulais être d'une autre race. De celle qui peut survoler tous les antagonismes et s'offrir la joie d'une très grande sagesse. Une race qui ignorerait toutes les frontières et ne disposerait que d'un seul langage, universel, celui de la poésie.

 

J'étais encore loin d'en faire partie. Je n'ai pas su retenir mon frère contre ses désirs fous de voyager dans les mers du nord. Je n'avais pas fait mes adieux à Sybille qui, pourtant, rimait avec fragile, et fertile. Plaisirs éphémères de la fusion sur ce tapis d'argile. Pas d'autre alternative que de vivre des ruptures douloureuses pour évoluer vers un havre de paix. Pas d'autres solutions que d'envisager l'avenir dans la solitude d'un petit bureau, l'avenir dans la fécondité artificielle de cet écran qui devint, au fil du temps, mon unique refuge.

 

Maman ! j'aurais voulu m'endormir à côté de toi dans un lit encerclé de bois vernis, me protégeant contre ton sein pour y revenir et m'y enfouir, pour me persuader à travers ton amour que tout ceci n'était qu' horrible cauchemar ou hallucination passagère. Mais je n'avais plus sommeil et il n'était pas question de me rendre davantage vul­nérable dans un monde parsemé de seringues souillées, contami­nées et pourries par le nouvel ordre mondial. J'aurais dû me prolon­ger dans la mémoire de ton souffle et de cet instant que tu m'as of­fert malgré moi, malgré toi aussi, qui m'a donné des yeux, une bouche, et des poings serrés toujours prêts à se lever bien haut vers le ciel.

 

Maman ! ma douce maman ! Pourquoi m'a t’on pris le frère que tu m'avais donné ! Où est-il ? Je sais que tu le sais, mais tu ne me dis plus rien. Tu n'aurais pas dû ! 

 

J'aurais préféré rester seul, comme tous ces autres enfants conçus non par l'amour, mais par les nécessités ou les urgences démographiques, et je me serais alors initié plus vite et plus tôt aux passions sans risques des jeux virtuels et je serais déjà, présentement, invisible.

 

Devenant virtuel, partiellement, je soulevais une à une toutes les barrières du réel.

 

Je vis apparaître dans un coin de ma fenêtre la maison de Dimitri.

 

Le soir même, j'étais avec lui (il habitait un pavillon blindé dans la lointaine banlieue où l'atmosphère était un peu plus sereine). Il m'ouvrit sa porte au premier clic de la sonnerie. J'étais exténué. Il y avait dans ma tête comme un trop plein d'images qui risquait de mettre en péril ma mémoire. Le nouvel espace que je trouvai chez Dimitri me donna un peu de répit.

 

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