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J’ai un devoir plusieurs fois par semaine, au moins 2 jours, pour rendre visite à l’EHPAD Henri Vincenot et voir mon épouse Brigitte, la femme de ma vie. Elle est victime d’une maladie neurodégénérative, très grave, incurable. Dégradation rapide de son état, ses neurones meurent les uns après les autres. Elle a tout perdu de ce qui faisait sa personnalisé, l’étendue de sa culture , beaucoup de ses souvenirs, mais complètement de ses grandes qualités toujours prête à agir pour le bien de ses enfants, des amis, à partager ses émotions, ses sentiments, ses convictions, et ses inquiétudes face aux épreuves de la vie.
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Il y a quelques semaines, j’étais devant elle en lui prenant les mains, levant ses yeux vers moi dans un regard désespéré comme quelqu’un qui appelle au secours, elle me dit : « Tu as vu ce que je suis devenue ». Quel choc ! Je n’ai pas su trouver les mots qu’il fallait pour répondre à une telle révélation. Je me suis contenté de serrer plus fort ses mains dans les miennes et de m’approcher de son visage pour déposer sur ses joues un baiser encore amoureux. Même en gémissant, ce qu’elle fait souvent quand je viens la voir, je sais qu’elle a besoin de ma présence, elle prend ma main pour l’embrasser, ce qui est bien le signe d’un certain plaisir, et quand c’est un ou une autre que moi, Christiane (l'ex femme de mon frère) par exemple qui ne manque jamais de m’instruire de son état, l’accueil est toujours là, parfois chaleureux et encore capable d’évoquer certains souvenirs, comme celui de ses enfants et petits enfants et de Vlasta, ma nièce. |
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Mais, c’est dire qu’elle est consciente de son état. C’est dire que sa vie est une descente en enfer. Et c’est pour moi un cauchemar qui ne peut que me briser.
Et alors ! je préfère rester isolé dans mes journées de solitude plutôt que d’avoir devant moi des personnes qui ne font aucun effort pour témoigner de leur compassion vis à vis de ceux qui ont trop de mal à vivre. Certes, il faut les trouver, ces mots, ce n’est déjà pas facile quand il s’agit d'un proche, mais l’entourage familial considéré comme prioritaire serait-il le seul à faire valoir l’esprit de compassion ? J’en doute devant tant de silence : se taire est souvent signe d'indifférence ou signe d'incapacité à évoquer ce qui est essentiel, le malheur des autres consécutif de l'état catastrophique de notre société qui pourrit la vie, ... parce que l'on s'en fout si l'on est satisfait de la sienne. Individualisme triomphant reconnu par de nombreux journalistes atterrés, soucieux de révéler la triste réalité de notre monde en devenir qui va de plus en plus loin dans l'art de nous manipuler.
Voilà ce qui ne me convient pas et même ce qui me répugne. Nous vivons, Brigitte et moi, un drame qui, en voyant muets ceux qui n’ont décidément rien à dire sur TOUT, forcent à prendre des distances jusqu'à à la rupture. N’y a t’il pas d’autres drames encore plus épouvantables ailleurs, dans notre monde, où meurent massacrés, torturés, affamés, des dizaines de milliers de bébés, d'enfants, de femmes, de citoyens de toutes races, à Gaza, au Tigré, au Soudan, en Birmanie, en Iran et Pakistan, au Bengladesh … ? Toutes victimes innocentes estimées comme « Frères » tant évoqués autrefois dans l’esprit du romantisme de Victor Hugo ou de Beethoven, la fraternité élevée au niveau de cette grande famille appelée "Humanité", ressuscité par Friedrich Engels en 1889 en fondant « l’internationale ouvrière ». J'ose même à dire intolérable le manque de considération vis à vis de ceux qui au loin agonisent et meurent à cause d’un territoire à conquérir, de l’intolérance d’une religion ou d’un tyran que veut dominer le monde. Leurs cris de déchirement ne sont pas assez forts pour être entendus, ils s'envolent au dessus des nuages et ne retombent pas sur la gueule des indifférents.
Stéphane Hessel avait dit dans son petit ouvrage adressé aux jeunes « Indignez-vous » :
"La pire des attitudes est l'indifférence, dire « je n'y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l'une des composantes essentielles qui fait l'humain. Une des composantes indispensables : la faculté d'indignation et l'engagement qui en est la conséquence".
Ne pas s’intéresser à la politique ou ne pas chercher à la comprendre atteste d’un vide proche de l’absolu dans le cerveau d’un être humain, autrement dit, « Creux, le néant, à la taille d'un moineau ou au stade de l'embryon ». Alors que c’est élémentaire. La politique désigne ce qui est relatif à "l’organisation d’un état". Autrement dit « C’est la manière d’agir avec autrui ». Voilà ce que sont la politique et ses conséquences, la vie que nous avons est décidée par une petite minorité de sinistres individus que, par le vote, mettons au sommet de l'état. En constatant à chaque élection qu'ils ne tiennent jamais compte des promesses grâce auxquelles ils ont été élus, avoir encore le rêve et l'espoir que le monde change en bien relève de la pure bêtise, à moins que comme beaucoup doivent le penser : le monde n'est pas à changer. Pourquoi le vouloir ?
"J'ai tout, un conjoint, des enfants, des maitresses, un amant, un logement acheté à crédit sur 20 ans, une voiture avec GPS, un selfie, un téléviseur dans chaque pièce, un frigidaire, un micro-onde, un congélateur, un téléphone portable pour chacun des membres de la famille jusqu'au bébé avec le maximum d'applications, une brosse à dents et un thermomètre connectés, une console de jeu, un abonnement à Netflix, une trottinette électrique, et plein de voyages en perspective.
Que voulez-vous de plus ? ".
Les raisons pour lesquelles nous avons choisi de vivre ensemble étaient profondes, elles promettaient avec "l’amour en plus" toute la richesse de notre vie future... héritier du machisme de mon père, l’engagement de Brigitte dans le féminisme m’a profondément secoué : j’ai changé. Sans cesse avions nous en notre qualité de parents le souci d'une éducation solide, humaniste et progressiste ; "Élargir notre regard au-delà de nous mêmes et de nos préjugés pour découvrir ici et ailleurs dans d'autres pays de nouvelles sources de débats et de réflexions, propices à envisager encore et encore d'autres combats à mener dans l'espoir d'une vie meilleure pour tout le monde". Avec les nouvelles générations qui viennent, c'est très mal parti. Elle n'écoutent plus les vieux ! Ils sont bons pour le recyclage.
Dans « Les châtiments » Victor Hugo avait dit « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » .
Chacun vit sa vie et fait que, par voie de conséquence, d’un coté ceux plus nombreux trop éloignés des inquiétudes fondamentales de notre époque qui ne font que se distraire, et de l’autre ceux minoritaires convaincus du chaos qui s’annonce ne cherchent qu'à être entendus : nous ne vivons décidément pas dans le même monde, entre les deux trop hautes sont les barrières pour les franchir, elles ont pris racine dans la terre.
Brigitte, cette femme formidable dont le cœur qui a battu si fort contre le mien depuis 56 ans, est en train de finir sa vie dans un effondrement pareil à celui que vivra l'humanité si rien ne se fait pour l'en empêcher. Trop peu sont ceux qui en ont conscience, prêts à agir, lutter et pour certains jusqu'au sacrifice de leur vie comme ce fut le cas tout au long des révolutions du 19ème siècle. Déjà un premier pas pourrait être fait, rejoindre le rang de ces insoumis "Les objecteurs de conscience" intolérants contre toutes les guerres ; ceux-là ne marchent pas au pas, ils refusent de porter un fusil au nom de ce patriotisme fou qui tue des gens que l'on ne connait même pas : ça existe, j'en ai rencontré.
En conclusion, dans cet EHPAD où Brigitte est en train de finir sa vie dans un état désastreux que personne ne mérite, d'autres êtres humains merveilleux y vivent, auxiliaires de vie, aides-soignants (...tes), infirmiers (...res), avec un accompagnement psychologique depuis un an sans lequel aurait été trop difficile pour moi de faire face à ce malheur : quand devant soi on entend des mots qui apaisent l'âme et réconfortent, des oreilles qui savent écouter et un regard attentif à des larmes prêtes à couler, alors peut revenir le sentiment du devoir d'exister. C'est enfin dans ces résidences où l'on vient pour ses derniers instants que l'homme ou la femme, parfois plus que dans l'entourage familial, peut bénéficier d'une grande chaleur humaine. N'y sont pas admis les technocrates dont les priorités sont totalement étrangères au monde du vivant. Mon cœur est brisé à voir Brigitte finir sa vie comme ça, comment ne pas être secoué par tant d'indifférences, tant de haine et de mépris, tant de cette violence quotidienne qui ne cesse d'augmenter, sexualité maladive chez des hommes qui organisent le viol, génocides, menaces de guerre, attentats fascistes, cyber attaques, STOP ! Yves Paccalet a publié ce livre en 2007 "L'humanité disparaîtra, Bon débarras !". Encore un visionnaire lucide qui nous accuse, "A qui la faute ?". Evidence de la réponse : l'activité humaine, autrement dit : NOUS, les acteurs de notre propre destruction. Et n'est-il pas désespérant que, dans notre monde moderne éclairé par la science, des milliards d'individus se mettent encore à genoux devant la bonté d'un dieu ?
Bertold Brecht nous a laissé ce texte formidable "L'espoir du monde" incontournable.
Philippe d'Hennezel