BRIGITTE                            LA FEMME DE MA VIE

    J’ai un devoir plusieurs fois par semaine, au moins 2 jours, pour rendre visite à l’EHPAD Henri Vincenot et voir mon épouse Brigitte, la femme de ma vie. Elle est victime d’une maladie neurodégénérative, très grave, incurable. Dégradation rapide de son état, ses neurones meurent les uns après les autres.  Elle a tout perdu de ce qui faisait sa personnalisé, l’étendue de sa culture, beaucoup de ses souvenirs, mais complètement de ses grandes qualités toujours prête à agir pour le bien de ses enfants, des amis,  à partager ses émotions, ses sentiments, ses convictions, et ses inquiétudes face à tous les dangers.

    Ce que j'éprouve maintenant après 56 ans de vie commune est l'équivalent d'un deuil qui, arrivé trop tôt, ne peut que m'abîmer au point de ne plus pouvoir contrôler mon humeur. Quand la coupe est pleine et que tout déborde, il faut savoir s'évader pour ne pas se noyer !

 

Il y a quelques semaines, j’étais devant elle en lui prenant les mains, levant ses yeux vers moi dans un regard désespéré comme quelqu’un qui appelle au secours, elle me dit : « Tu as vu ce que je suis devenue ». Quel choc ! Je n’ai pas su trouver les mots qu’il fallait pour répondre à une telle révélation. Je me suis contenté de serrer plus fort ses mains dans les miennes et de m’approcher de son visage pour déposer sur ses joues un baiser encore amoureux. Même en gémissant, ce qu’elle fait souvent quand je viens la voir, je sais qu’elle a besoin de ma présence, elle prend ma main pour l’embrasser, ce qui est bien le signe d’un certain plaisir, et quand c’est un ou une autre que moi, Christiane (l'ex femme de mon frère) par exemple qui ne manque jamais de m’instruire de son état, l’accueil est toujours là, parfois chaleureux et encore capable d’évoquer certains souvenirs, comme celui de ses enfants et petits enfants et de Vlasta, ma nièce.

    Mais, c’est dire qu’elle est consciente de son état. C’est dire que sa vie est une descente en enfer. Et c’est pour moi un cauchemar qui ne peut que me brûler.

     C'est une épreuve tellement difficile à SUPPORTER autant pour elle que pour moi

que vient le temps de mettre fin au silence, après bientot DEUX ans de SON PLACEMENT EN EHPAD. 

    Je préfère rester isolé dans mes journées de solitude plutôt que d’avoir en face de moi des personnes qui ne font aucun effort pour témoigner de leur compassion vis à vis de ceux qui ont trop de mal à vivre. Certes, il faut les trouver, ces mots, ce n’est déjà pas facile quand il s’agit d'un proche, mais l’entourage familial considéré comme prioritaire serait-il le seul à faire valoir l’esprit de compassion ? J’en doute devant tant de silence : se taire est souvent signe d'indifférence ou signe d'incapacité à évoquer ce qui est fatal au "bien être", le malheur de ceux atteins d'une maladie dont on ne peut guérir,  ou ceux victimes de l'état catastrophique de notre société qui pourrit la vie, ... parce que l'on s'en fout si l'on est satisfait de la sienne. Individualisme triomphant reconnu par de nombreux journalistes atterrés, soucieux de révéler la triste réalité de notre monde en folie qui va de plus en plus loin dans l'art de nous manipuler et de nous vider le cervau.

    Voilà ce qui ne me convient pas et même ce qui me répugne. Nous vivons, Brigitte et moi, un drame qui, en voyant muets ceux qui n’ont décidément rien à dire sur TOUT, même sur les dérives épouvantables de nos sociétés, forcent à prendre des distances qui en devenant trop grandes rendent impossibles le retour en arrière. N’y a t’il pas d’autres drames encore plus effrayants ailleurs, là où meurent massacrés, torturés, affamés, des centaines de milliers de bébés, d'enfants, de femmes, de citoyens de toutes races, à Gaza, au Tigré, au Soudan, en Birmanie, en Iran et Pakistan, au Bengladesh … ? Toutes victimes innocentes reconnues comme  « Frères » au temps du romantisme de Victor Hugo ou de Beethoven, la fraternité élevée au niveau de cette grande famille appelée "Humanité", réveillée par Friedrich Engels en 1889 en fondant « l’internationale ouvrière ». J'ose même à dire intolérable le manque de considération vis à vis de ceux qui derrière les horizons agonisent et meurent à cause d’un territoire à conquérir, de l’intolérance d’une religion ou d’un tyran que veut dominer le monde. Leurs cris de déchirement ne sont pas assez forts pour être entendus, ils s'envolent au dessus des nuages et ne retombent pas sur la gueule des indifférents.

    Stéphane Hessel avait dit dans son petit ouvrage adressé aux jeunes « Indignez-vous » :

    "La pire des attitudes est l'indifférence, dire « je n'y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l'une des composantes essentielles qui fait l'humain. Une des composantes indispensables : la faculté d'indignation et l'engagement qui en est la conséquence".

    Ne pas s’intéresser à la politique ou ne pas chercher à la comprendre atteste d’un vide proche de l’absolu dans le cerveau d’un être humain, autrement dit, « Creux ou réduit à la taille d'un puceron ». Alors que c’est élémentaire. La politique désigne ce qui est relatif à "l’organisation d’un état". Autrement dit « C’est la manière d’agir avec autrui ». Voilà ce que sont la politique et ses conséquences; la vie que nous avons est décidée par une petite minorité de sinistres individus que, par le vote, mettons au sommet de l'état. En constatant à chaque élection qu'ils ne tiennent jamais compte des promesses grâce auxquelles ils ont été élus, avoir encore le rêve et l'espoir que le monde change en bien relève de la pure niaiserie, à moins que comme beaucoup doivent le penser : le monde n'est pas à changer. Pourquoi le vouloir ?

     "J'ai tout ce qu'il faut pour être heureux, un logement acheté à crédit sur 20 ans, une voiture avec GPS, un selfie, un téléviseur plat dans chaque pièce, un frigidaire, un micro-onde, un congélateur, un ordinateur, une chaine Hifi, une caméra vidéo, un téléphone portable* avec le maximum d'applications*, une paire de lunettes à réalité augmentée, une paire de skis,  un accès à tous les réseaux sociaux, un compte Facebook, un compte Amazon, un abonnement à Paris Match,  une brosse à dents et un thermomètre connectés, une console de jeu, un abonnement à Netflix, une trottinette électrique etc... et mon prochain séjour au Club Méditerrané.

Voilà le modèle parfait du consommateur, ce qui fait marcher le monde et remplit les poches des tyrans*, comme Jeff  Bezos et Mark Zuckerberg

    Les  raisons pour lesquelles nous avons choisi de vivre ensemble étaient profondes, promettaient avec "l’amour en plus" toute la richesse de notre vie future... héritier du machisme de mon père, l’engagement de Brigitte dans le féminisme m’a profondément secoué : j’ai changé. Sans cesse avions nous en notre qualité de parents le souci d'une éducation solide, humaniste et progressiste ; "Élargir notre regard au-delà de nous mêmes et de nos préjugés pour découvrir ici en se cultivant et ailleurs, en voyageant dans d'autres pays, de nouvelles sources de débats et de réflexions, propices à envisager encore et encore d'autres combats à mener dans l'espoir d'une vie meilleure pour tout le monde". Avec les nouvelles générations qui viennent, c'est très mal parti. Elle n'écoutent plus le savoir des vieux ! Ils sont bons pour le recyclage. Nous ne servons à rien !

    Dans « Les châtiments » Victor Hugo avait dit « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » .

    Chacun vit sa vie et fait que, par voie de conséquence, d’un coté ceux plus nombreux trop éloignés des inquiétudes fondamentales de notre époque qui ne font que se distraire, et de l’autre ceux minoritaires convaincus du chaos qui s’annonce ne cherchent qu'à être entendus: nous ne vivons décidément pas dans le même monde, entre les deux trop hautes sont les barrières pour les franchir, elles ont pris racine dans la terre.

    Brigitte, cette femme formidable dont le cœur qui a battu si fort contre le mien depuis 56 ans, est en train de finir sa vie dans un effondrement pareil à celui que vivra l'humanité* si rien ne se fait pour l'en empêcher. Trop peu sont ceux qui en ont conscience, prêts à agir, lutter et pour certains, ceux qui n'ont rien à perdre survivant dans la misère, n'hésiteraient pas à sacrifier leur vie comme ce fut le cas tout au long des révolutions du 19ème siècle. Déjà un premier pas pourrait être fait, rejoindre le rang de ces insoumis "Les objecteurs de conscience" intolérants contre toutes les guerres*; ceux-là ne marchent pas au pas, ils refusent de porter un fusil au nom de ce patriotisme fou qui tue des gens que l'on ne connait même pas : ils existent, certains sont jeunes, j'en ai rencontrés.

    En conclusion, dans cet EHPAD où Brigitte est en train de finir sa vie dans un état insupportable que personne ne mérite, d'autres êtres humains merveilleux le déplorent et agissent, auxiliaires de vie, aides-soignants (...tes), infirmiers (...res), et un psychologue sans lequel aurait été trop difficile pour moi de faire face à cette détresse. Quand devant soi on entend des mots qui apaisent l'âme et réconfortent, des oreilles et un cœur qui savent écouter et compatir, déplorer la perte d'un enfant sorti des entrailles d'une douce maman déchirée, alors peut revenir le sentiment du devoir d'exister et du devoir de soulager les plaies. C'est dans ces résidences où l'on vient pour ses derniers instants que l'homme ou la femme, parfois plus que dans l'entourage familial, peut bénéficier d'une réelle chaleur humaine. Mon cœur est brisé à voir Brigitte finir sa vie de cette façon, et encore comment ne pas être secoué par tant d'indifférences, tant de dédain vis à vis des invalides, tant de haine et de mépris, tant de cette violence quotidienne qui ne cesse d'augmenter, sexualité maladive chez des obsédés qui organisent le viol, génocides, menaces de guerre, attentats fascistes, cyber attaques*, STOP! Yves Paccalet a publié ce livre en 2007 "L'humanité disparaîtra, Bon débarras* !". Encore un visionnaire lucide qui n'accuse pas que la décadence de nos sociétés "A qui la faute ?". évidence de la réponse : l'activité humaine, autrement dit : NOUS ! C'est bien nous les acteurs aveugles de notre propre destruction. Oui, c'est vraiment être aveugle à ce qui arrive aux autres en ne s'inquiétant que de son entourage ! Ce n'est vraiment que sur les antennes radio ou sur Arte avec son journal et ses reportages que tant de gens s'expriment sur le chaos du monde !

    Albert Einstein avait dit " Le monde est dangereux à vivre ! Non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire  ". Et n'est-il pas hallucinant que, encore à notre époque contemporaine éclairée par la science, des milliards d'individus se mettent encore à genoux devant la bonté d'un dieu*. Entendre encore par la prière l'espoir de remédier à toutes les atrocités en ne cessant de répéter comme un fanatique sans cervelle "Si dieu le veut !"... n'a aucune chance d'apaiser ma colère.

     Brigitte n'est plus en état de témoigner du partage entier de mes convictions qu'elle confirmait en corrigeant chacun de mes ouvrages littéraires. Sans elle tout ce que je dis n'aurait aucune valeur et me ferait passer pour un emmerdeur halluciné ? Ce ne sont que "matières à penser" comme le sont tous les films d'auteur, toutes les œuvres des plus grands écrivains, tous les livres d'histoire, en bref tout le patrimoine culturel pas seulement celui de la France, celui du Monde entier. Ne pas chercher à s'instruire ne veut pas dire le manque d'indignation qui est fonction naturelle du genre humain, se cultiver et être curieux a l'avantage de partager, avec  la parole et les mots, l'envie d'aller plus loin pour comprendre le monde qui nous entoure

Et tous ces textes qui font référence ne sortent pas de mon imaginaire :

 celui que vivra l'humanité   Victor Hugo  cyber attaques    L'humanité disparaîtra, Bon débarras     la bonté d'un dieu   Tyrans: abus de pouvoir   Les guerres    Enfance Terres (portables)   Applications

Bertold Brecht nous a laissé ce texte formidable "L'espoir du monde" incontournable.

Philippe d'Hennezel