28 - VERDUN

 

SOMMAIRE

 

CLERMONT-EN-ARGONNE

 

Arrêt pour prendre le café. Petite ville pittoresque juchée sur une butte autrefois place forte qui fut démantelée sous louis XIV. Je l’ai vue presque complètement ruinée après la guerre de 1914. Nous laissons à gauche la mémorable route de Varennes, pour continuer dans la direction de Verdun.

 

VERDUN

 

Quinze mois sur les hauts de Meuse et dans la Woivre avec le 15eme RIT - Regret et glorieux, quatre mois avec la S.S. 44 - Maxime Real del Sarte à l'hôpital de Verdun - Evacuation du secteur – l’attaque du Kronprinz, 21 février 1916­. L’arrivée du 15eme en août 1914 - Un souvenir désagréable, le juif naturalise Lowenthal, médecin major de son bataillon passe à l’ennemi au combat d’Etain ­la Ville - Séjour à la caserne Chevert en 1915 - Mon portrait en soldat du 15eme -Le cimetière militaire où reposait Charles de Nazelle - Son logement près de Chevert - Pèlerinage  à Douaumont - Haudainville - De braves gens, les Thirions - Mouvements de troupes -  Autobus parisiens - Coulmiers - Chez le commandant des Meloises - Vie de troglodytes sur les hauts de Meuse - Route par Genicourt  Troyons, St Mihiel, Toul - Nancy, premier contact avec les archives - La vente Beaupré - St-Nicolas-de-Port - Lunéville, le château où périt le roi Stanislas - Les Hennezel qui ont habité la ville - A Nancy, l’hôtel des Loups, demeure de la branche de Bettoncourt pendant trois quarts de siècle.

 

Je ne puis songer à noter ici les innombrables impressions qu’évoque pour moi, le nom de cette ville. Au début de la guerre, j’ai vécu plus d’un an et demi autour de Verdun. Quinze mois en première ligne sur les hauts de Meuse et dans ces tranchées de la Woivre (5 août 1914-30 octobre 1915) quatre mois, à l’ouest de la ville après mon affectation au service automobile (4 nov. 1915 ­23 février 1916).

 

Cette période de la campagne est celle qui me semble la plus dure, moralement et physiquement. Je m’égarerais loin de mon sujet si je tentais de l’évoquer. Ce serait facile, il suffirait de feuilleter mes agendas et de relire les lettres écrites, presque quotidiennement, à ma femme et a ma mère. tout a été conservé.

 

Le but de notre voyage est de suivre nos prédécesseurs pas a pas, non de réveiller un passé, personnel. En traversant l’Epine, Auve, Ste-Menehould, je me suis laissé trop entraîner, tant il est vrai que l’homme vieillissant qui se souvient à la faiblesse de se souvenir d'abord de... lui. Je me contenterai donc de noter quelques impressions que ravivent après quatorze ans, les lieux où nous allons passer.     

 

REGRET

 

Traversée de ce faubourg de Verdun, petit village où j’ai rejoint la S.S.44, après mon départ du 15eme RIT. J’y arrivai comme simple brigadier (6 novembre 1915). Cette section était affectée à la 132eme D.I  elle cantonnait ici dans un moulin appartenant au gendre du député Noël. Mes deux premières nuits s'étaient passées sur la paille dans une remise servant de chambrée aux hommes. Le troisième jour, j’eus la chance de trouver, pour moi seul, chez un vieil instituteur retraité en face de l’église, une chambre et un lit. le même jour, le lieutenant Labbé, industriel à Voiron, sachant qui j’étais, me demanda de faire partie de sa popote de sous-officiers. Quel changement de vie, après avoir couché tout habillé, et partagé la vie de mes camarades du 15eme si longtemps.....

 

Au bout d’un mois, la division ayant été envoyée en repos aux environs de Ligny-en-Barrois, nous avions cantonné une quinzaine de jours au petit village de Gery. Revenus à Verdun à la fin de décembre, la S.A. 44 s’installa près d'ici, au faubourg de Glorieux (27-12-1915). C’est là que nous surprit en février 1916, la fameuse attaque de Kronprinz, contre Verdun.

 

Deux souvenirs de cette époque restent pour moi ineffaçables. Tout d’abord le transfert, des Éparges à Verdun, par une voiture de la section  d’un blessé de marque qui m’était bien connu, l’aspirant Maxime Real Del Sarte, président de la fédération des camelots du roi, qui devint sculpteur célèbre. Il avait eu la main gauche fracassée. On dut l’amputer à la hauteur du poignet. Le jour même de l’opération, j’allais le voir à l’hôpital militaire. Admirable d’énergie, il était déjà sur pied. Il put se promener avec moi dans la cour de l’hôpital. Le lendemain je lui remis son sac, rapporté de son poste de combat par un de nos conducteurs. Il venait d’avoir la visite de Poincaré (6 et 7 février 1916).

 

Autre souvenir. En prévision de la formidable offensive allemande qui se préparait, l’évacuation hâtive des hôpitaux de Verdun, puis dans la Woivre, par nos voitures, celle des derniers habitants des lignes devant Etain. J’avais passé des mois dans ce secteur, Moranville, Hautecourt, Abaucourt, Grimaucourt etc. villages de boue et de fumier, aux horizons cafardeux... ces évacuations durèrent plusieurs jours. Elles me donnèrent l’occasion de revoir le capitaine et les camarades de mon ancienne compagnie (13-2-1916).

 

Quelques jours après, éclate, comme un coup de tonnerre, l’attaque prévue. Un bombardement gigantesque s’abat sur le secteur de Verdun, des Eparges à Bettincourt. La ville est pilonnée. Vieillards, femmes et enfants s’enfuient affolés à travers champs, traînant sacs à linge et provisions. Mon malheureux régiment est balayé et refoulé de 10 kilomètres, jusqu’aux pieds des hauts de Meuse. Il y a de nombreux tués et blessés parmi mes anciens camarades. Mon capitaine est évacué…. (21-2-1916).

 

Depuis quelque temps le service de la S.S. 44 avait été si chargé, que plusieurs voitures se trouvaient hors d’usage, la plupart des autres en piteux état. Le lieutenant reçut l’ordre de se replier sur Bar-le-Duc, pour contribuer au service de la place, devenue le grand centre d’évacuation des blessés de la bataille de Verdun, après que les allemands eurent coupé la ligne de l argonne. Nous contournons le pied de la citadelle pour entrer en ville et passons devant la gare.

 

C’est là, qu’après plus d’un an de tranchée, j’avais pris le train au milieu de l’été 1915, pour la première fois, en allant en permission de quatre jours à Paris et à Pornichet, où étaient réfugiés ma femme et mes enfants.

 

A gauche un terrain vague me rappelle de pénibles impressions. Cette espèce de champ de manoeuvre est celui où, dans l’après midi du 5 août 1914, sous la pluie, mon bataillon, en débarquant du train qui l’amenait de Laon, se rassemble avant que chaque compagnie rejoignit, sur les hauts de Meuse, le poste qui lui était assigne. Nous étions levés depuis deux heures et nous partîmes a quatre heures.

 

En quittant Bourguignon, j’avais eu le pressentiment d’une invasion fatale, je ne prévoyais que trop les épreuves que les miens et le Laonnois allaient subir. N’ayant jamais fait que treize jours de service militaire, j’étais soldat de 2eme classe. Une grave maladie avait amené ma reforme temporaire en 1890, quinze jours après mon arrivée à la caserne. En outre, j’appréhendais la fatigue physique. Habitué à mener une vie intellectuelle, n’étant ni chasseur ni sportif je me demandais si je ne tomberais pas d’épuisement avant d’avoir combattu.

 

Tandis que ces pensées m’assaillaient, j’eus une surprise désagréable en reconnaissant, au milieu d’un groupe d’officiers, le médecin major de notre bataillon, le docteur Lowenthal, dans le civil médecin à Anizy-le-Château, mon chef-lieu de canton. Israélite d’origine allemande - il se disait russe - il s’était fait naturaliser depuis quelques années. Franc-maçon, il avait posé sa candidature comme socialiste aux élections législatives du printemps avec l’espoir de devenir député de l’Aisne. Lors de sa campagne électorale, il était venu me voir à Bourguignon et me demander d’appuyer sa candidature. Je ne lui avais pas caché mon étonnement et dit, sans ambages, mon point de vue. Il y avait encore assez de français, de plantes et de racines, pour s’occuper de politique électorale, « point n’était besoin de recourir à des étrangers récemment naturalisés », ils ne pouvaient certainement pas avoir notre mentalité et comprendre le patriotisme de la même manière que les français de naissance.

 

Ce médecin ambitieux était sorti de chez moi en me traitant de sectaire. Il avait d’ailleurs été honteusement battu.

 

Aujourd'hui, il était devant moi, à Verdun, en uniforme de capitaine ...Je ne pouvais en croire mes yeux. Et si je tombais malade ou blessé, il me faudrait recevoir les soins de ce major.

Mes prévisions sur le patriotisme de ce juif allemand, travesti en officier français, après avoir tendu la main vers l'assiette au beurre, n'étaient que trop exactes. Une vingtaine de jours plus tard, au moment de la bataille d'Etain, premier contact de notre régiment avec les allemands, Lowenthal passa à l’ennemi. Il se constitua tout de suite prisonnier. Le bruit courut qu’il n’avait jamais été qu’un espion.....

 

Aujourd'hui la vue de ce champ de manoeuvre ravive avec acuité ces souvenirs.

 

La rapide visite de la ville me permet de montrer à ma fille les quartiers et les monuments qui ont survécu. La cathédrale et ses belles statues, l'évêché et son cloître. Voici la rue Mazel. Il y avait, en 1915, un atelier de photographe où comme quantité de mes camarades, j’étais venu me faire « tirer » pour envoyer mon portrait a la famille.

 

Au milieu de janvier, notre bataillon était allé cantonner, pendant une vingtaine de jours, à la caserne Chevert, voisine de verdun. Il s’agissait de subir deux séries de vaccin antityphoïdique (11 au 30 janvier 1915). Après cinq mois et demi de « camping » aux avant postes de la Woivre, nous pensions entrer en paradis  en arrivant dans ces bâtiments militaires. On m’affecte en qualité de caporal fourrier, une chambre de sous-officier, sorte de couloir étroit, meublé d’un lit de camp, d’une table et d’une chaise.

 

Me trouver seul, entre quatre murs, après tant de jours et de nuits cote à cote avec d’autres humains, quel délice... dormir dans un vrai lit, entièrement déchaussé et déshabillé - cela ne m’était pas arrivé depuis le départ de Laon, le 5 août, quelle jouissance... oh, désappointement... Habitué à passer des nuits en plein air, je crus étouffer dans cette petite pièce, impossible de fermer l’oeil, ni de me réchauffer au lit. Le lendemain matin, j’avais un violent mal de gorge et commençai une grippe qui dura plusieurs jours...

 

Chevert était proche de Verdun. Retapé, j’obtins, comme tant d’autres, la permission de passer une journée en ville avec un camarade notaire à Dizy-Legros et caporal comme moi. Un bain réparateur  suivi d’un déjeuner à l’hôtel du Coq Hardi, nous permit de reprendre contact avec la vie civilisée. Verdun était bondé de services de l’arrière qui « ne s'en faisaient pas » et menaient joyeuse vie. Le but de cette sortie était surtout la photographie, attendue depuis longtemps par les miens. Elle fut ... grotesque. Quelle tête... une barbe de sapeur - je ne m étais pas rasé depuis le départ de Laon - un binocle à cheval sur le nez (à cette époque les boches n’avaient pas encore mis à la mode les grosses lunettes d’écaille, tout le monde s’en moquait). Ce binocle avait été remplacé,  le jour de la mobilisation, le monocle vissé dans mon oeil droit depuis 18 ans, un képi rouge déformé par les intempéries et camouflé sous un manchon de toile bleue (le drap horizon et le casque ne vinrent que plus tard, imités aussi des allemands). Avec ma capote fripée que je n’avais pour ainsi dire pas quittée jours et nuits depuis des mois, dormant tout habillé, j’avais l’air d’un paquet mal ficelé. Mes jambes... leur extrémité était serrée par des jambières de cuir, au-dessus de godillots cloutés, racornis, informes. Enfin, comble du ridicule, le photographe m’avait mis dans la main droite, le flingot qu’il imposait à tous ses clients, pour leur donner un air martial... si lamentable que fut ce « portrait », il fit un immense plaisir a toute la famille (23 janvier 1915).

 

Ma fille se souvient bien de cette photographie. Elle ne peut s’empêcher de sourire, lorsque, passant dans la rue Mazel, je lui indique l’emplacement de la maison du photographe.

 

Voici la porte Chaussée. Elle a résisté. La Meuse, le quai de la république où se trouvait l’établissement de bains réparateurs. Les rives de cette belle rivière ont perdu de leur caractère, bien des maisons, biscornues et branlantes qui baignaient leur pied dans la suite de lavoirs pittoresques comme à Epinal ont disparu.

 

A vrai dire, j'ai revu Verdun depuis l’armistice. A la fin de l’automne 1922 au cours d’une tournée d’inspection des Unions de coopératives de reconstruction, le marquis de Lubersac, qui était président et animateur de la confédération de Paris, m’avait chargé, en qualité de secrétaire général et de délégué, de faire un tour dans la Meuse. Le comte d'Herbemont, président de la fédération de ce département, me pilota dans la visite de ses Unions à Bar-le-Duc, à St Mihiel, à Commercy, à Verdun. Dans cette ville, nous avions dîné et couché au Coq Hardi, reconstruit en «hostellerie » à l’usage des touristes anglais et américains. La ville se relevait lentement de ses ruines. Le lendemain, Stanislas d’Herbemont me conduisit à son Union à Montmeoy. Il m’hébergea ensuite dans son château de Charmois, en cours de restauration (22 novembre 1922).

 

D’autres souvenirs m’assaillent lorsque l’auto s’engage dans le faubourg pavé qui conduit dans la partie de Woivre, longtemps secteur de mon régiment. Voici le cimetière militaire où je vis, en mars 1915, la tombe fraîchement creusée de notre jeune voisin, Herard de Nazelle, lieutenant au 166eme R.I., tué à l’attaque de Marcheville.

 

En face de nous, à flanc de coteau, à l’est, s’étalent les bâtiments de la caserne Chevert. A leur droite, une avenue descend vers la ville, elle est bordée de maisonnettes, logements avant la guerre des jeunes officiers du 166eme R.I. en janvier 1915, le bureau de notre régiment était installé dans l’une de ces villas, voisine de celle où habitait Herard de Nazelle. Après la mort héroïque de ce garçon, je m’étais inquiété avec un sergent, originaire de Guignicourt son compatriote, de faire parvenir à la marquise de Nazelle, les affaires personnelles de son fils, restées dans cette petite maison (26-3-1915).

 

A la sortie du faubourg pavé, nous montons la route jalonnée de multiples cimetières, qui serpente à travers l’un des plus célèbres champs de bataille du monde. Elle conduit aux forts de Souville, Tavannes et Vaux. Sur cette terre sacrée est venue se briser pendant des mois l’armée allemande, grâce à l’héroïsme de nos troupes commandées par Pétain. Le paysage est resté sinistre aux approches des ruines du fort de Douaumont. Nous visitons ses ossuaires et la tranchée des baïonnettes, puis redescendons vers la ville, pour prendre la route vers Nancy.

 

Arrêt à quatre kilomètres au sud de Verdun, au village d'Haudainville. Je tiens à saluer une famille de braves gens qui m’avait hébergé le soir de notre arrivée, les Thirions. Le père était charron, sa femme et ses filles, type de lorraines, patriotes, compatissantes aux souffrances du soldat, nous avaient fait à mes camarades et à moi, un accueil familial. Elles nous avaient donné place à leur table et s’étaient empressées de nous procurer à des prix raisonnables ce qui pouvait adoucir notre sort. Cependant, ces gens, comme d’ailleurs les autres habitants du village, n’acceptaient pas les billets, ils voulaient être payés en pièces d’or ou d'argent. J'avais heureusement eu l'idée de mettre cinquante louis dans ma ceinture.

 

Nous ne devions rester que vingt quatre heures à Haudainville. Une suite d’ordres contradictoires, comme il y en eut tant à ce moment la, fit que nous y avons cantonné cinq jours, au milieu d’allées et venues considérables de troupes de toutes les armes, depuis le 113eme R.I. arrivant à pied de St Mihiel, écrasé par la chaleur et montant vers la Belgique, jusqu’à des autobus parisiens transformés en garde-manger pour le transport de la viande.

Le lendemain de notre arrivée, je pus lire sur les murs de la mairie d’Haudainville, le message de Poincaré annonçant aux chambres, la violation par l’ennemi des territoires français et belges. Nous avions quitté Haudainville le 10 août pour aller cantonner trois jours près de Verdun, au faubourg de Coulmiers.

 

Là, le bureau de la Cie fut installé dans une villa abandonnée en hâte par une famille d’officier. Tout était en place et en ordre dans la demeure, comme si les habitants étaient simplement sortis en ville. J’en fus impressionné, nous faisions l’effet de cambrioleurs.

J’appris le nom de cet officier par le courrier non décacheté qui se trouvait sur un plateau du vestibule, le commandant des Meloises. Parmi les journaux l’action française, adressée à l’institutrice des filles.

 

Le sergent-chef s’installa dans la véranda bibliothèque, elle contenait de nombreux livres de Maurras, Bainville, Léon Daudet qui jetait depuis des années, le cri d'alarme sur les menaces de l’Allemagne et son organisation d’espionnage. Les lits des maîtres furent occupés par les sous-officiers. Par faveur, me fut attribué, dans une mansarde, un lit de bonne. En entrant avec tant de gène dans l’intimité de cette famille, je songeais avec amertume qu’il en serait de même à Bourguignon, si ma femme et ses enfants étaient obligés de fuir. Je parvins, non seulement à empêcher le pillage et le désordre, dans ce paisible foyer, mais même à ce que tout soit propre et remis en place au moment de notre départ.

Trois jours plus tard, nous quittions cette villa pour commencer sur les hauts de Meuse, dans le bois de Biholle et les tranchées proches du fort du Rozelier, une existence de troglodytes. Elle dura trois mois.

 

La proximité d’Haudainville, où ma compagnie était restée pendant cette période, m’avait permis de garder contact avec les Thirion toujours attentionnés. Par leur intermédiaire, j’avais correspondu avec ma femme et ma mère. La courte visite que nous leur faisons aujourd hui, en leur rappelant ces souvenirs, est un témoignage de reconnaissance. Ils en paraissent touchés.

 

En continuant notre route, nous passons au pied des forts de Genicourt et de Troyon, repris par l’ennemi au sommet du recul de la Marne. A ces combats, certains éléments du 15eme avaient pris part. (14 sept. - 19 octobre 1914).

 

Traversée de St Mihiel, de Commercy, de Void et de Toul. Arrivé a Nancy à l’heure du dîner. Je loge chez les des Robert et Renée chez les Loriere.

 

DU MERCREDI 17 AU VENDREDI 19 OCTOBRE - N A N C Y

 

Les matinées de ces trois jours se passent aux archives, les après-midi avec mes amis. Visite de l’exposition du comte Beaupré, collectionneur d’objets d’art de livres et de documents relatifs à la Lorraine. Cet amateur descendait du magistrat du même nom, auteur d’une étude sur les gentilshommes verriers, parue en 1847. Cette brochure donnait pour la première fois, le texte intégral de la fameuse charte de 1448, attestant les privilèges de nos familles.

A la suite de la lecture erronée d’un mot « estime pour écuyer » qu’avait faite Beaupré, son ouvrage a été l’objet d’une âpre controverse de la part d’un autre érudit lorrain, M. Léon Germain.

 

Visite de la chapelle de bon secours pour admirer les magnifiques tombeaux du roi et de la reine de Pologne, de la basilique de St Nicolas de Port, pèlerinage de nos pères. La nef de cette église de style flamboyant s’élance à une grande hauteur. Elle est éclairée par des fenêtres ogivales qui occupent tout l’espace entre chaque travée. Le monument est resserré entre de modestes maisons à l’aspect faubourien. Son importance s’explique par l’activité commerciale qu’avait jadis cette petite ville. St Nicolas de port était un centre de marche où l’on accourait de fort loin.

 

Un après midi à Lunéville nous permet de retrouver mon neveu Guy de Hennezel. Il a fait son service dans le même régiment de chars de combat que mon fils, il y a quatre ans. Je revois avec intérêt le majestueux château où mourut tragiquement le bon roi Stanislas. Un matin d’hiver sortant du lit, il s’approcha de la cheminée de la chambre pour voir l’heure à la pendule, le feu prit à sa robe de chambre. Comme elle était en étoffe légère, il fut enveloppé de flammes en un instant et tomba la face en avant dans le brasier. Le vieux monarque - il avait 88 ans - fut affreusement brûlé. Il expira peu après... sa mort jeta la consternation chez les lorrains qui l’adoraient (février 1766). Voici le beau parc et le canal qui furent son oeuvre, ils sont parallèles au cours de la Vesouze. Là, se trouvaient l’école des pages et celle des cadets, plusieurs jeunes Hennezel y furent admis, après avoir prouvé leur noblesse. Ils y firent leurs études.

 

Le duc Léopold aimait beaucoup Lunéville. Il s’y était fait construire un palais où naquirent une dizaine de ses enfants. Lui-même y mourut.

C'est à Lunéville qu'en 1718, ce prince signait la maintenue de noblesse de notre ancêtre Nicolas Dormoy, maître des verreries d’Anor, après vérification de ses titres par le comte du châtelet, le marquis de Trichateau, le marquis de Gerbéviller et d’autres gentilshommes conseillers d’état du souverain (14 août 1718).

 

A cette même époque habitait Lunéville, le ménage d’un Hennezel de la branche de Boisvert, Anne-Francois-Joseph, Sr du Mesnil et sa femme Agnès des champs. Un de leurs fils mourut ici en bas âge (26-10-1718). Ce Hennezel était frère d’un brigadier des cadets de Lorraine et beau-frère de M. de Lichecourt, gentilhomme ordinaire du duc Léopold. C’est pour cela sans doute, qu’il était venu habiter cette ville.

 

Avant de quitter Lunéville, je tiens à revoir également la charmante cathédrale St Jacques. J’y ai entendu jadis la grand-messe, un dimanche où jetais venu voir mon fils, pendant qu’il faisait ici son service militaire. Construite aussi par Boffrand, cette église est un chef d oeuvre de goût du XVIII° siècle. Elle fut terminée par Hère en 1745. Un an après son achèvement, un beau mariage y était célèbré, celui de mademoiselle de Thomassin de Chazel, fille du lieutenant général du bailliage de Lunéville et ancien conseiller d’état du duc Léopold, avec Jean-Claude de Hennezel de Valleroy, chevalier, Sgr d'Attigneville, officier au régiment des gardes lorraines (5 juillet 1746). De ce mariage devait naître, l’année suivante, le futur général artillerie de Hennezel, crée baron et maréchal de camp par Louis XVIII.

 

Des tournées d’antiquaires, des promenades dans Nancy remplissent les autres après-midi. Au cours d’une visite de la ville, je découvre le bel hôtel des Loups, ancienne demeure des ancêtres de ma belle-fille. Il est l’un des plus vastes de la ville. Son nom lui vient de deux loups monumentaux en pierre sculptée, oeuvre de Lepy Aine qui surmontent chacun des piliers du portail d’entrée. Ces loups ont donné leur nom à la rue qui va de la place de l’arsenal à la rue Antoine bourgeois. Par derrière, le jardin regarde le cours Léopold.

 

Élevé sous le règne de Léopold par Mr de Cural, cet hôtel fut construit sur les dessins de Boffrand, neveu de Mansard et architecte du château de Lunéville. Il est orné d'un fronton sculpté aux attributs de la chasse, c’est la raison de la présence des loups sur la porte d’entrée. Je puis apercevoir, par le portail entrouvert, la jolie fontaine du XVIII° siècle, placée au centre de la cour d’honneur.

 

Pendant le cours du XIX° siècle, l’hôtel des loups fut la résidence d’hiver des Hennezel de Bettoncourt. Ils y recevaient toute la haute aristocratie. En le contemplant, je me souviens d’un accident que m’a raconté mon frère. Il survint le jour de ces réceptions. Un soir de grand dîner, au moment où les invités entraient à la salle a manger, un énorme lustre de cristal chargé de mille bougies s’effondra au milieu de la table, brisant vaisselle et verrerie. Il n’y eut heureusement aucun accident de personnes. La maîtresse de maison s’excusa, mais en femme du monde accomplie ne parut pas autrement émue. Quelques instants plus tard, une autre table se trouva improvisée dans une pièce voisine.

 

Le grand-père et le grand-oncle de ma belle fille sont nés dans cette maison, son arrière grand-père, le comte de Hennezel, Alfred, y vit aussi le jour, ainsi que ses soeurs, la comtesse d'Andlau et la marquise de Villevieille. Il y mourut à la fin second empire. Trois ans plus tard, sa mère la comtesse Charles d'Hennezel, née du Parge de Bettoncourt, qui avait apporté cette belle demeure à son mari, s’y éteignit a son tour. Au début du siècle, l’hôtel des loups devint la propriété de la famille Herbin.

 

 

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