55 - LA VERRERIE DE CLAIREY ET LE VILLAGE

 

Lieu où se situait le verrerie - Autres photos...

 

SOMMAIRE

Le site et l'usine actuelle - François de Hennezel et Georges de Thietry, fondateurs de l'ancienne verrerie en 1555 - Crise de leur industrie sous le règne du duc Charles III - Jehan de Clairey veut abandonner le pays - Habileté de la chambre des comptes pour le retenir - La postérité de ce gentilhomme en Angleterre et en Suisse - Clairey aux mains des du Houx et Finance - Le menace d'Antoine du Houx - Un mariage d'octogénaires en 1185 - Comment s'éteignit la postérité de ces familles à Clairey au XIX° siècle - Aspect du village - La demeure des derniers du Houx - La société anonyme des verreries de Clairey, dirigée par Didot - Note de 1941, la crise de 1939, M. Charles Didot sauve les verriers pendant la guerre - Résurrection de la verrerie en 1946.

Après la Sybille, Henricel, la Frison, hameaux paisibles et rustiques, surgit brusquement un centre industriel, les forges de Ste Marie et la verrerie de Clairey. De la pente galonnée où nous nous asseyons pour déjeuner, on domine en enfilade l'étroite vallée.

Au bord de l'Ourche, s'entassent des toits d'usines encadrées de frondaisons séculaires. Ce paysage accidenté est pittoresque. Sur la rive droite, au premier plan, un petit étang. Ses eaux claires reflètent un double pavillon bâti à l'angle de la route, les bureaux de la verrerie. Derrière l'usine, enchevêtrement de toits plats en longueur ou en dents de scie. Adossée au coteau la halle des fours, à la toiture hérissée de hauts tuyaux empanachés de fumée. On ne voit pas comme à la Rochère, de cheminées de maçonnerie. Derrière la verrerie, en haut de la pente, se détachant sur un arrière fond de forêt, une école à clocheton. A coté, le bureau de poste et un alignement de cités ouvrières dominant des jardinets. Un peu plus loin, tapis dans le fond du vallon, les toits du vieux Clairey. Enfin derrière nous, à cheval sur le cours d'eau, âme de ces industries, les forges et taillanderies de Ste Marie, puis de la hutte.

- « Malgré la banalité de ces bâtiments industriels, dis-je à mon ami, je ne crains pas ces horizons. Je suis, voyez vous, un homme de collines et de verdure. Le goût qui m'y attache me rend, presque toujours, insupportables les paysages dénudés et sans relief, leur étendue m'attriste.

Et puis, je comprends mal la nature sans eau. Un ruisseau me suffit. Un village sans source, sans fontaine qui murmure, sans étang ou simple mare où le ciel peut se mirer, me semble sans âme. Est-ce un goût héréditaire... peut-être, nos ancêtres ne concevaient pas leurs domaines sans fontaine et sans étang ».

- « La fondation de Clairey fut l'oeuvre d'un Thiétry et d'un Hennezel, dis-je à Massey. Elle date du milieu du XVI° siècle, l'époque la plus prospère de l'industrie du verre, dans la Vôge. Ce Thietry se nommait Georges. Il était l'un des maîtres de la verrerie de son nom, appelée à cette époque la verrerie de pierre Thietry. Son associé, François de Hennezel, appartenait à une branche de notre famille que je crois, l'aînée de toutes. Il devait être parent proche de Georges, peut-être même son beau frère, car il avait épousé une Thiétry de St Vaubert » .

- « Vous savez donc de qui était fils. Ce François de Hennezel.... ».

- « oui, le nom de son père, Aubertin figure dans les lettres patentes de concession du duc Nicolas. Cet Aubertin et son frère aîné Pierre, se qualifiaient de sieurs de Hennezel. Tous deux figurent toujours en tête des autres gentilshommes dans les actes familiaux. Leurs noms paraissent les premiers dans les accords professionnels. Passés sous le règne du duc Antoine et sous la régence de Chrétienne de Danemark. Je présume donc, qu'ils étaient chefs de la maison de Hennezel. Au reste, Pierre et Aubertin, comptaient parmi les maîtres verriers les plus considérés de leur génération. Assez riches,ils s'étaient alliés à la noblesse de race de Franche-comté, Pierre avait épousé une Voisey qui lui apporta une part de la seigneurie d'Ormoy. Aubertin était l'époux d'une Monthureux. François de Hennezel, fondateur de Clairey, pouvait donc figurer parmi ses pairs ».

- « Mais pour quelles raisons Georges et François se décidèrent-ils à quitter la verrerie paternelle... ».

- « Leur requête au comté de Vaudemont ne le précise pas. Probablement pour essaimer, suivant la coutume des verriers ou, tout simplement, pour créer une nouvelle source de profits, les deux gentilshommes insistaient sur ce motif en sollicitant la faveur ducale. Il y avait eu, très anciennement à l'endroit de la forêt repéré par eux, une verrerie exploitée par leurs ancêtres. Les traces du four ruiné et de ses annexes, permettaient d'en fixer l'emplacement. On appelait d'ailleurs ce lieu, le vieux verrier, sur le ruz de Clairey et de Coreefontaine. Dans ce repli de terrain, le bois était abondant, mais d'une exploitation difficile, à cause de l'éloignement de Darney, il servirait a chauffer le nouveau four.

Après enquête et visite des lieux, le receveur ducal, donna un avis favorable au projet. « La réalisation, conclut-il, sera d'un grand profit pour le souverain ». Par ailleurs, Georges et François, pour obtenir plus sûrement la concession, offraient de verser une somme intéressante au trésor ducal, le jour où ils prendraient possession des lieux. En outre, chaque année, ils paieraient une rente assez élevée (28 juillet 1555).

L'assentiment du duc Antoine fut immédiat, quelques jours plus tard, le prince apposait sa signature au bas de lettres analogues à celles que ses prédécesseurs accordaient en pareil cas aux gentilshommes verriers, créateurs d'un domaine nouveau (2 août 1555).

Georges et François se mirent immédiatement à l'oeuvre. Cinq ou six ans plus tard, la nouvelle verrière « besoignait de grand verre ». Le canton de forêt défriché et mis en culture s'étendait sur une vingtaine d'hectares. Les deux associés avaient eu une heureuse inspiration en choisissant ce fond de vallée.

L'avenir leur aura donné raison, après quatre siècles, Clairey est encore bien vivant au point de vue industriel et agricole ».

- « C'est exact, confirme Massey, la verrerie occupe plus de trois cents ouvriers et Clairey est le plus important écart de la commune d'Hennezel, le hameau compte presque deux cents âmes. C'est dire que les trois quarts des habitants d'Hennezel vivent de la verrerie, l'autre est composé de cultivateurs. Avec la Rochère, Clairey est le dernier des nombreux fours à verre qui flambaient depuis le XVI° siècle autour de Darney. On y travaille encore à la main.

Mais le développement rapide du nouveau domaine n'indique-t-il pas que ses fondateurs avaient trouvé des concours immédiat.... ».

- « En ce qui concerne Georges de Thiétry, je ne le sais pas. Quant à François de Hennezel, il vit bientôt son frère cadet, Jehan, le rejoindre. Et la mort de François, quelques années plus tard, Jehan devint le maître et se qualifie, sieur de Clairey.

Ce Jehan de Hennezel, fut un type peu ordinaire. Il eut une existence active et utile. Très intelligent, il aimait les entreprises nouvelles. Son esprit audacieux le poussait à rechercher des champs d'action lointains. L'un des premiers de notre famille, il voulut implanter son art dans des pays fort éloignés. Son ascendant sur les maîtres verriers de sa génération, lui permit d'entraîner en exil plusieurs parents ».

- « Quels avantages espérait-il donc en s'exilant ».

- « De bonnes raisons l'engageaient à fuir sous d'autres cieux. Vous savez quel esprit d'indépendance animait nos pères. Leur situation privilégiée, les libertés et les droits, reconnus dans la charte de 1448 et constamment confirmés avaient permis aux verriers de la Vôge de développer considérablement leur industrie. Cette prospérité facilitait la multiplication de leurs familles. Maîtres absolus dans leurs domaines, ces gentilshommes tentaient souvent d'abuser de leurs droits. Au fur et à mesure que croissait le nombre de leurs enfants, ils empiétaient sur la forêt domaniale. Ils défrichaient pour augmenter l'étendue de leurs exploitations agricoles.

Au point de vue professionnel, ils commirent des abus. La renommée de leurs verres à travers l'Europe rendait facile la vente de leurs produits, ils n'en avaient jamais suffisamment pour répondre aux demandes, en ce milieu du XVI° siècle, âge d'or des arts et du commerce. Certains verriers forcèrent leur production au détriment de sa qualité. Ils ne respectaient plus certaines règles de fabrication fixées par leur corporation.

En outre, chacun s'ingéniait pour échapper aux impôts établis sur les marchandises transportées. L'esprit du fisc a été le même à toutes les époques. Une véritable lutte s engagea dans la Vôge, entre les maîtres de verreries et les collecteurs de l'impôt. A partir de 1550, les agents du duc voulurent réprimer les fraudes et les abus. Ils prirent des mesures qui entravaient fâcheusement l'activité des verreries. La fabrication du grand verre fut réglementée minutieusement, sa production limitée, des commis spéciaux, postes dans les principaux villages, surveillaient le passage des charrettes et des colporteurs. Ils avaient l'ordre de dénombrer les quantités de verre sortant des verreries et de percevoir des droits nouveaux.

Arguant des franchises séculaires consenties à leurs ancêtres, ces gentilshommes verriers se dressèrent de toutes leurs forces contre ces exigences nouvelles. Ils se groupèrent pour présenter leurs revendications à la chambre des comptes de Lorraine.

Leur requête indiquait les conditions qu'ils jugeaient essentielles pour continuer l'exploitation de leurs verreries. A la fin de leurs doléances, ils lançaient une menace « Si l'on ne tient plus compte des importants privilèges accordés par les anciens ducs à leurs prédécesseurs, pour les attirer dans ce pays et bénéficier de notre art, nous quitterons la Lorraine, nous irons nous établir sous la souveraineté de princes qui respecteront nos libertés ». (21 janvier 1561).

Des concessions furent faites. De part et d'autre, on chercha un accord durable. Malgré tout, un certain nombre de gentilshommes refusèrent de se soumettre, ils résolurent de planter leur tente ailleurs.

Lorsque le duc Charles III édicta de sévères mesures contre les protestants, la question religieuse vint attiser le malaise. La branche des fondateurs de Clairey comptait plusieurs adeptes de la réforme, qui acceptèrent de s'exiler plutôt que d'abjurer.

Parmi ces convaincus, se trouvaient Jehan de Clairey et son cousin, Georges de Houldrychapelle. Dés l'automne de l'année 1561, les deux gentilshommes envisagèrent de créer une verrerie au pays de Vaud, lieu de refuge accueillant pour les protestants français et lorrains fuyant les persécutions. Mais ce projet ne put prendre corps ».

- « Pour quelle raison.... ».

- « Jehan de Clairey se rendit à Lausanne. Il prospecta le pays. Il revint déçu, ces régions montagneuses manquaient de certaines matières premières indispensables à la fabrication du verre. Seule, l'industrie du fer avait chance de se développer, aux environs d'Yverdon et de Vallorbe. Le maître de la verrerie de Clairey, n'était pas homme à se décourager. Son cousin, Nicolas de Vioménil, protestant comme lui et animé du même esprit d'indépendance, s'offrit de guider Jehan dans un autre pays où leur religion ne serait pas interdite. C'était la Thiérache, partie de la haute Picardie, centre de nombreux reformes. M. de Clairey emmena avec lui plusieurs de ses parents. Certains devaient s'enraciner dans ce pays et leurs verreries y prospérer. Il se rendit ensuite dans le duché de deux-ponts, puis dans les forêts du comte de Bitche.

Ces tentatives d'abandon de la Vôge alarmèrent le fisc, quelle notable diminution de revenus pour le duché si les verreries ne flambaient plus, si les gentilshommes abandonnaient leurs domaines... la chambre des comptes s'émut de cette situation. Elle résolut d'atténuer les rigueurs dont se plaignaient les verriers pour retenir en lorraine les plus remuants, elle décida de leur accorder certaines faveurs, extension de la surface de leurs domaines, autorisation d'établir des étangs, des moulins, des scieries, etc...et pour marquer sa confiance envers les plus influents, la chambre leur donna des postes officiels, gouverneur et administrateur de propriétés ducales, surveillance des frontières, etc...

C'est ainsi que Jehan de Clairey fut autorisé à créer à proximité de sa verrerie, sur le ruisseau de Coreefontaine et sur l'Ourche, deux étangs, l'un destiné à l'élevage du poisson, l'autre pour actionner une scierie. Quelques années plus tard, la chambre des comptes trouva un moyen plus sur encore de contenter les maîtres de la verrerie de Clairey et leur cousin de la Houldrychapelle, elle les chargea de « lever les nouveaux impôts de toutes les verreries ou pays de Vôge ». La mesure était habile, elle rendait intéressants au premier chef, pour les deux cousins, la perception de ces impôts auxquels nombre des leurs et alliés cherchaient à se soustraire (1er janvier 1567). Les avantages matériels semblent avoir mis un frein au désir de s'expatrier qui tourmentait depuis longtemps Jehan de Clairey. Ils ne suffirent pas pour retenir au pays les autres cousins, Nicolas de Vioménil devait abandonner définitivement la Lorraine, pour s'établir au pays de Vaud. Georges de la Houldrychapelle et son neveu, Charles de Belrupt, se réfugièrent au comté de Montbéliard et y fondèrent des domaines. Le fils de Georges passa en Angleterre. Il fut la souche d'une des branches les plus nombreuses de notre famille établies en Grande-Bretagne. Elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours ».

- « Jehan de Clairey finit donc ses jours ici, me demande de Massey ».

- « Ni le lieu, ni l'époque de son décès ne me sont connus. Je sais seulement qu'il était encore de ce monde à l' automne de 1572. Cette année la il exploitait la verrerie comme tuteur des enfants de François, associés avec la veuve et les héritiers de Georges de Thiétry, l'autre fondateur de Clairey (20 octobre 1570). Ensuite, je le perds de vue ».

- « Sait-on quelle fut sa postérité et en quelles mains passa la verrerie après sa mort.... ».

- « J'ai cherché en vain le nom de sa femme. J'ignore aussi s'il eut des enfants. Il se pourrait qu'il ait été le père de ce Pierre de Hennezel, Sgr de la Robellaz, qu'on trouve installé au pays de Vaud, quelques années plus tard. Ce gentilhomme avait abandonné l'art ancestral, pour devenir puissant maître de forges à Vallorbe, dans le voisinage de Nicolas de Vioménil. Pierre épousa une Saussure. Il fit souche dans ce pays ».

- « Et les enfants de François, que devinrent-ils... ».

- « François eut au moins deux fils. Restés protestants, ces enfants durent rejoindre en Grande-Bretagne, des proches parents installes dans ce pays. Ils étaient petits-neveux du fameux Thomas de Hennezel, Sgr d'Ormois, que la reine Élisabeth avait autorisé en 1568, à fonder une verrerie dans le comte de Sussex. Avant de quitter la lorraine, « Jehan de Clairey jeune », ainsi qu'on le nommait vendit sa part de la verrerie paternelle à un gentilhomme de menu verre, Jean du Houx. Celui-ci s'associa avec un de ses frères et un cousin de Finance, pour ne plus fabriquer à Clairey, que de la petite verrerie (30 juin 1575) ».

- « Il n'y eut donc plus de Hennezel ici, à partir de cette époque.... ».

- « Non, la verrerie resta aux mains de familles de petite verrerie, du Houx, Finance, Bigot, Bonnet, des Jacquot, etc. Abandonné pendant la guerre de trente ans, le domaine appartenait au moment du traité des Pyrénées, par moitié à un du Houx de Joncey, capitaine au régiment de Ligneville et à un Finance, réfugié en Bourgogne. Ce dernier ne pouvait pas revenir habiter Clairey, sa maison n'était qu'une ruine.

La paix rétablie, ces familles regagnèrent Clairey les unes après les autres. Le maître verrier qui donna l'impulsion à cette résurrection fut un du Houx de Biseval, nommé Antoine.

Des 1569, il racheta à ses cousins de Joncey, sa maison et ses biens de Clairey. Il s'installa dans les décombres et remit en état sa part du domaine. Il vécut ici jusqu'à sa mort (1693). L'année précédente Antoine et sa femme sentant leur fin prochaine, s'étaient mutuellement fait don de leurs biens. Les termes de cet acte sont émouvants. S'ils révèlent le genre de vie du vieux ménage, ils montrent également comment Antoine du Houx et son épouse comprenaient leurs devoirs réciproques.

On devine les sacrifices qu'ils s'étaient imposés pour établir leurs enfants.

- « Si votre dossier contient une copie de cette donation, vous m'intéresseriez en m'en citant quelques passages ».

- « Bien volontiers, les gestes de nos pères ont toujours plus de saveur lorsqu'on les évoque au lieu même où ils se sont produits. A la fin du grand siècle, la mentalité religieuse et le sens du devoir familial faisaient encore la force des foyers. On était loin de l'esprit d'individualisme du contrat social.

- « Pendant les quarante huit ans que nous avons vécu ensemble, unis par le lien sacré du mariage, déclare le vieux ménage, il a plu à dieu de nous donner quelques biens de fortune. Nous les avons distribués à nos enfants, le plus également possible, pour les marier, plaire et accommoder. Nous nous sommes réservés seulement, notre vie durant, la jouissance d'un fort petit et étroit logement avec quelques meubles et effets de peu de valeur, juste de quoi subsister, jusqu'à la fin de nos jours. Maintenant nous sommes septuagénaires, nous nous sentons fort caduques, valétudinaires et incommodes. Si l'un de nous mourait, le survivant serait contraint de partager entre nos enfants le peu de biens qui nous reste. Il n'aurait plus la tranquillité dont nous avons joui jusqu'à présent. En conséquence, nous décidons de nous donner, l'un à l'autre, tout ce qui nous appartiendra au jour de notre décès ».

Une de leurs filles, non mariée, était restée auprès d'eux pour les soigner. Les vieux parents tiennent à reconnaître ses bons, fidèles et agréables services. Ils demandent qu'après leur décès, avant tout partage, cette fille dévouée prélève hors part une vache, parmi celles qui se trouveront dans la succession. S'il n'y en a pas, mademoiselle du Houx se verra attribuer quelques meubles, un bois de lit, une petite table ovale, une chaise en chêne sous laquelle il y a une petite armoire, un miroir, une maie à pétrir le pain (4 avril 1692).

Ces dispositions nous apprennent la valeur comparative des choses à cette époque. Elles prouvent combien était modeste l'existence de ces du Houx. Ces braves gens vivaient uniquement de leur labeur, ainsi que nous le disions tout à l'heure.

Les Finances, Bigot et autres familles revenues à Clairey après le ménage d'Antoine du Houx, menèrent la même vie. J'ai trouvé aux archives d'Épinal, des spécimens de leur correspondance. La plupart des lettres ont trait à des baux d'animaux. J'ai noté celle d'un Finance et celle d'un du Houx parce que ces lettres ont été scellées à leurs armes. La première, datée de Clairey en 1704, porte un cachet de cire rouge sur lequel se détache nettement l'écu aux trois cloches des Finance, il est surmonté d'un casque de face avec ses lambrequins. La deuxième lettre est aux armes des du Houx, un écu à trois bandes accompagnées de quatre billettes posées en barres. Du casque, dévalent des lambrequins de feuillage au-dessus, un cimier, on le distingue mal, il ressemble a un second casque posé de profil (1706). Ces lettres sont bien tournées, elles sont courtoises, écrites presque sans fautes. Malgré leur vie absorbée par le travail manuel au four à verre et aux champs, leurs auteurs ne manquaient ni d'instruction, ni d'usages ».

- « Je croyais, me dit Massey, qu'à cette fin du XVIII° siècle les d'Hennezel possédaient des intérêts à Clairey... ».

- « C'est exact, mais ces d'Hennezel n'y demeuraient pas. S'ils avaient eu des parts dans la verrerie, c'était par suite de leur mariage. Parmi eux se trouvaient un Francogney, un Bomont du Tollov, un d'Avrecourt, tous trois époux de demoiselles de Finance. A la veille de la révolution, un autre Hennezel eut à Clairey quelques intérêts, il descendait de la branche du Mesnil. Ancien brigadier des cadets gentilshommes de Lorraine, il vivait à la Frison depuis sa retraite. Marié trois fois, ce vieux militaire enterra ses trois femmes. La dernière, Jeanne Françoise du Houx, née à Clairey dans les premières années du siècle, était petite-fille d'Antoine dont nous parlions. N'ayant pas de dot, cette femme était restée longtemps sans trouver de mari. Sur le tard, elle avait convolé avec un ancien officier invalide nommé Lambert, originaire d'Ormoy. Le brave homme finit ses jours à Clairey (septembre 1787). Quelques mois après le décès de son vieil époux et alors que ses quatre vingt ans étaient sonnés, Jeanne du Houx se remaria ici avec son voisin de la Frison, le chevalier d'Hennezel du Mesnil. Lui comptait quatre vingt et un printemps (26 juin 1788). La bénédiction nuptiale leur fut donnée dans l'Église d'Hennezel. Malgré le grand âge des mariés, la noce fut nombreuse. Cette union dura trois ans, la vieille dame mourut la première (juin 1791). Son mari se retira à Thietry et s'y éteignit en pleine terreur. Il avait quatre vingt sept ans (13 avril 1794).A partir de cette époque, je ne sais plus rien des familles qui habitaient Clairey ».

Maurice de Massey est du pays. Il a pu suivre la destinée de bien des descendants de ces familles, toujours étroitement alliées entre elles. Il s'empresse de me renseigner.

- « La postérité d'Antoine du Houx, me dit-il, s'est maintenue modestement à Clairey jusqu'au milieu du XIX° siècle. Son dernier représentant fut le père d'Emile du Houx, le fondateur de la verrerie de Fains. Lui-même était né à Clairey.

Quant aux Finance de la branche du Fay, fixée à Clairey à la fin du grand siècle, ils tombèrent dans une déchéance totale. Au temps de Louis XVI déjà, ils prenaient alliance dans le peuple. Leur dernier représentant était aveugle et musicien ambulant. Il avait épousé sous la restauration, une journalière, fille de père inconnu. Il mourut à Clairey au début du second empire, sans laisser de postérité (1856) ».

Notre pique-nique est terminé.

- « Nous ne pouvons songer à visiter la verrerie, dis-je a ma fille, poussons jusqu'au hameau. J'aimerais à connaître le lieu où furent échafaudés les projets aventureux de Jehan de Clairey. Son ombre et celles des cousins émigrés, nous apparaîtront mieux sous l horizon de ce fond de vallée ».

Quelques centaines de mètres séparent la verrerie du hameau, une vingtaine de maisons blanches, plantées au hasard sur la rive gauche de l'Ourche. Grandes ou petites, elles conservent un aspect rural, tout en servant d'habitations aux ouvriers verriers. Toutes sont parfaitement tenues, des jardins, de petits vergers, de petits champs soigneusement cultivés, les enchâssent. On ne voit pas de terre en friche, la population de ce village doit être stable, laborieuse, ordonnée. Elle est certainement attachée ici.

Aucune maison ne semble plus ancienne, aucune n'offre de caractère spécial. On devrait retrouver la demeure de la branche du Houx, éteinte dans ce hameau il y a une centaine d'années... où se trouvait la vieille verrerie...

Le soleil d'une heure tombe éblouissant, il surchauffe la rue. Le village semble vide. On entend taper sur des planches au fond d'un atelier. Dans l'ombre d'une maison, une grosse femme assise devant sa porte épluche des haricots au creux de ses genoux. Le bruit de l'auto lui fait relever la tête, une lourde face de ménagère dure à la besogne. Sans descendre de voiture, je risque quelques questions. Notre curiosité l'étonne, quel intérêt ces passants inconnus peuvent-ils avoir à lui poser ces étranges questions...

Pour cette femme, la verrerie, c'est l'usine d'où nous venons. Elle n'en a jamais connu d'autre... J'insiste. Elle finit par répondre.

- « C'est vieux monsieur, ce que vous me demandez là, mon père m'avait bien dit que dans les temps anciens, il y avait un four à verre à l'emplacement de l'école enfantine que vous voyez là-bas. Mais il y a si longtemps que vous n'en trouverez pas trace ».

L'éplucheuse de haricots n'a pas l'air de vouloir perdre son temps en bavardages inutiles avec des étrangers aux pays, elle replonge sa grosse figure dans son travail. Faut-il insister... nous aimerions savoir si l'ancienne demeure de la famille du Houx existe encore. Je le demande carrément à la bonne femme. Ma question l'intéresse, des souvenirs plus récents se réveillent dans sa mémoire.

Elle s'empresse de nous indiquer la maison.

- « La plus grosse, en plein centre du hameau, à droite de la route vers la grange Bresson ».

Toujours le type des demeures rurales de la Vôge, mi-habitation, mi-ferme, un long bâtiment rectangulaire au toit écrasé et très large. La partie nord-est comporte un étage éclairé par six fenêtres. La, pouvait loger toute la famille des propriétaires.

- « Il lui fallait de la place, dit de Massey, les deux dernières générations de la branche du Houx de Clairey qui vécurent ici, avaient eu chacune sept ou huit enfants ».

L'autre moitié de la construction est flanquée au sud-ouest de bâtiments en appentis, c'est la partie ferme réservée aux animaux, aux récoltes, à l'outillage agricole.

- « Le créateur de la verrerie de Fains dut naître dans cette maison, dit mon ami, son père était cultivateur et régisseur de la famille de Clermont-Tonnerre, il mourut dans la force de l'âge à quarante huit ans (en 1840) laissant une situation si obérée que la liquidation de sa succession fut désastreuse, tous les biens furent vendus. La veuve se réfugia à Clairefontaine chez son fils aîné devenu tailleur de verre. Deux autres fils allèrent travailler à la verrerie de la Rochère et aux cristalleries de Lyon. C'est le cadet Émile, qui eut une existence aventureuse et releva sa fortune en créant la verrerie de Fains ».

Cette vieille maison a été conçue pour une exploitation agricole, et actuellement ses abords ne présentent pas d'encombrements habituel des fermes du pays, tas de fumier, instruments aratoires, chariots, etc... elle ne semble pas habitée par un cultivateur. En entendant cette remarque, l'éplucheuse de haricots nous dit,

- « La maison n'est plus une ferme depuis longtemps, elle appartient à la verrerie qui l'a transformée en logements pour les ouvriers ».

Revenus sur nos pas, nous longeons les bâtiments de l'usine, voici la demeure du directeur, une maison blanche à deux étages, flanquée d'un pavillon, au bord de la route vers Hennezel. En face, un monument étrange, quatre assises de débris de verre et de résidus de fours cimentes les uns sur les autres. Ce conglomérat multicolore s'étage en diminuant de diamètre. Il forme une sorte de cône d'environ trois mètres de hauteur. C'est une fontaine. Les eaux doivent dégouliner en cascade autour de chaque étage. Peut-être au grand soleil s'irisent-elles de feux surprenants en glissant sur les parois... pour l instant, la fontaine est a sec. Cet amoncellement de débris de verre, chef-d'oeuvre de goût populaire, est plus bizarre que esthétique.

- « Savez-vous, dis-je à Massey, qui est a la tête de l'usine ».

- « C'est monsieur Joseph Didot, le gérant de la société anonyme des verreries de Clairey. Cette société a été constituée il y a une quarantaine d'années (1893). Les débuts furent difficiles, elle faillit sombrer au bout de peu de temps. L'usine avait été créée ici, sous le second empire, par M. Rousseaux, le dernier maître de la verrerie de la Planchotte. Il voulait se rapprocher d'une taillerie qu'il avait organisée dans l'ancien moulin que vous voyez au bout de ce petit étang et qu'on appelle « Toulon », jadis moulin Robert. M. Rousseaux fit démolir l'usine de la Planchotte et les matériaux furent utilisés pour construire la verrerie actuelle. Il plaça à sa tête son gendre, M. Aubriot, l'oncle par alliance de Mme Schuster que vous avez vue.

Après la mort de M. Rousseaux, l'usine végéta, elle finit par faire faillite bien qu'on ait modernisé son installation.

Vers 1903, M. Didot prit la gérance de la société anonyme qui avait acheté Clairey. Du jour où il fut à la tête de l'affaire, la verrerie reprit une grande activité. Elle connut une période d'éclatante prospérité, les réserves de la société s'accumulaient. M. Didot est un administrateur remarquable. Il jouit dans le pays de la considération générale. Par ailleurs, sa famille exerce une heureuse influence sur la population. Jusqu'a ces dernières années, ouvriers et actionnaires étaient heureux ».

- « Et maintenant l'affaire ne marche-t-elle plus aussi bien.... ».

- « La verrerie fait toujours un excellent travail, mais son activité décline depuis quatre ans surtout, l'avènement du bloc des gauches en 1926, et les lois démagogiques qu'il a promulguées ont donné naissance à des charges financières et fiscales qui accablent, de plus en plus, les petites industries. Les commandes commenceraient à se raréfier. Tout se tient. Si bien qu'actuellement, dit on, la société traverserait une passe de difficultés assez décourageantes pour ses animateurs. Si l'usine était obligée d'éteindre ses fours, ce serait une catastrophe pour la population de ce pays ».

NOTE DE MAI 1947

L'avènement du front populaire en 1936 et l'application brutale de ses lois sociales, les unes nécessaires, les autres imprudentes et néfastes, aggravèrent la situation déjà difficile dans laquelle se débattait la société anonyme de Clairey. La fermeture de la verrerie fut envisagée plusieurs fois. M. didot parvint à la différer, une reprise des affaires pouvait se produire. La grande préoccupation de cet excellent homme fut de ne pas mettre ses ouvriers en chômage. Malheureusement les prix de revient restaient obstinément plus élevés que les prix de vente. La situation ne fit qu'empirer au cours des années suivantes.

Le 4 août 1939, par un avis affiché dans l'usine, la population de Clairey apprenait avec stupeur que la verrerie devait fermer ses portes un mois plus tard, le 9 septembre. Après le travail, c'était le chômage forcé, l'incertitude du lendemain pour les deux tiers des habitants d'Hennezel, la dispersion peut être. L' abbé Noël curé de la paroisse, fit paraître dans son bulletin mensuel de sages avis,

- « Aujourd'hui hui 18 août, l'ouvrier travaille encore comme à l'ordinaire, il espère contre toute espérance. Avec lui, je voudrais croire que Clairey ne mourra pas. Mais l'homme sérieux ne croit pas plus à la reprise de la verrerie dans l'état actuel, qu'il ne croit à la paix éternelle entre les peuples... J'espère cependant que la mort de l'usine ne sera que passagère, il y a dans ce hameau des possibilités matérielles et des bonnes volontés ouvrières suffisantes, pour que Clairey puisse revivre. En attendant et malgré la peine immense que j'aurais à voir s'éloigner une partie de la jeunesse et des chefs de famille, chez qui j'ai trouvé tant de sympathie, je leur dis, si actuellement vous trouvez hors d'ici une place sérieuse, n'hésitez pas, prenez la. L'hiver approche, l'indemnité de chômage est due à l'ouvrier auquel est retiré son gagne pain, sans faute de sa part. Elle ne saurait être pour lui, un encouragement à la paresse. Il n'y a chez nos ouvriers aucun sentiment de révolte contre le malheur qui les menace. Ils n'ont jamais fait une heure de grève. Ils ont même proposé de ne recevoir actuellement que des salaires inférieurs. Ils désirent seulement travailler ».

Cet hommage aux verriers de Clairey ne mérite-t-il pas d'être consigné, à la suite de mes souvenirs de 1929 .... ».

Malheureusement la mobilisation et la guerre survenues quinze jours plus tard, devaient donner le coup de grâce à l'industrie verrière dans ce paisible vallon.

Cependant, au début d'octobre 1939, le bruit courut que l'usine allait être rachetée. Elle se réveillerait bientôt, disait-on, sous l impulsion de techniciens étrangers et selon les méthodes nouvelles.

A la fin de décembre suivant, l'abbé Noël, aujourd'hui curé doyen de Plombieres, m'écrivait.

- « Des israélites tchécoslovaques ont racheté Clairey. Ils viennent d'embaucher quelques ouvriers. 0n espère une reprise de la verrerie. Ils exploiteraient dit-on, aidés par le gouvernement français et leurs capitaux personnels, garés aux États-Unis. Pour ma paroisse, je souhaite qu'ils soient de bons israélites, dans lesquels il n y a pas de dol ».

M. Didot, fatigué de sa longue carrière, prit sa retraite. Mais le projet de la société tchécoslovaque ne put aboutir.

Quelques mois plus tard, Mme Charles Didot, née Nicolas, belle-fille de l'ancien directeur, femme énergique et d'initiative, résolut de rouvrir l'usine. Elle choisit comme directeur, un des israélites venus de Tchécoslovaquie, M. Louis Kohut. Les fours purent être rallumés le 4 mars 1940. La verrerie marcha au ralenti. Elle fabriquait de la gobeleterie de verre blanc.

Au mois de juin, la ruée allemande déferla sur la France. Il fallut de nouveau arrêter l'usine. Mme Didot et son directeur passèrent en zone libre. Ils y séjournèrent plusieurs mois. auparavant, M. Kohut et sa famille, femme, fils et fille, craignant les représailles de l'envahisseur contre les juifs, s'empressèrent de se convertir au catholicisme. Peine perdue... en arrivant à Clairey, les boches recherchèrent le directeur israélite qui figurait sur leurs listes. Lorsque M. Kohut rentra de la zone libre, il fut arrêté par les allemands et condamné à trois mois de détention. A sa sortie de prison, il fut refoulé en zone libre.

Revenue à Clairey, Mme Didot ne fut pas inquiétée. Pour éviter le chômage de ses ouvriers, elle eut l'heureuse idée d'organiser dans une partie de l'usine une scierie et une fabrique de semelles de bois flexibles. A part les pièces métalliques (acier) le matériel de cette nouvelle entreprise fut fabriqué sur place. Malheureusement, il n'était pas possible d'utiliser tout le personnel à cette fabrication. En outre, les jeunes ouvriers risquaient d'être envoyés dans les usines d'Allemagne. Mme Didot obtint de l'administration forestière que des chantiers de bûcherons et de charbonniers fussent créés pour ses ouvriers. Les jeunes échappèrent ainsi à la conscription du travail obligatoire.

M. Joseph Didot mourut à Clairey, en 1943, dans un grand âge (29 mars, à soixante dix huit ans). Sa belle-fille se trouva seule à la tête de l'usine, car son directeur M. Kohut, avait regagné son pays, la Moravie. Il n'était d'ailleurs pas verrier, mais spécialisé dans la taille des cristaux. Avec une admirable énergie, Mme Didot, désireuse de répondre aux voeux de son personnel, chercha longtemps le moyen de remettre la verrerie en marche. Mais le combustible manquait, pas de charbon. Elle fit signer une pétition à tous ses ouvriers et parvint à obtenir une attribution au printemps de 1946. Un premier arrivage de combustible eut lieu le 22 avril. Dés le lendemain, un four de huit pots était allumé. Il fallut plusieurs semaines de chauffage, avant de pouvoir l'utiliser . Enfin, le travail reprit il y a un an (3 mai 1946) à la satisfaction de la population de Clairey.

Mme Didot conserve la direction de l'usine. Elle a pris pour la seconder au point de vue technique, un ingénieur de la société de St Gobain, M. Hugh, d'origine alsacienne, son père était directeur de la verrerie de Forbach. La société a fait reparaître sa firme d'avant guerre. Aucun ouvrier étranger n'a été embauché dans la verrerie. Ce sont tous les ouvriers d'autrefois qui y travaillent.

A l'heure présente, l'usine fonctionne normalement. Le travail se fait toujours à la main, comme à la Rochère. On fabrique de la gobeleterie et des services de table pour l'exportation. Les commandes viennent nombreuses d'Angleterre et d'Amérique du sud. L'énergie et l'intelligence de Mme Didot ont ressuscité la verrerie séculaire, pain quotidien des habitants de ce vallon. Son dévouement a retenu et attaché son personnel à l'entreprise. Clairey résistera, espérons-le aux courants malfaisants où nous entraîne le drame social si complexe de notre époque, tout en s'adaptant aux exigences de l'industrie moderne. C'est ainsi qu'on envisage actuellement le chauffage des fours au mazout. Combustible dont le transport serait beaucoup moins onéreux que celui du charbon, étant donné la distance où l'usine se trouve de la gare de Darney.

Par ailleurs, le travail à la main tend à diminuer de plus en plus. Le machinisme s'est beaucoup perfectionné sans que le nombre des ouvriers diminue, le rendement augmente de façon considérable. Mme Didot envisage donc, dans un délai assez court, la modernisation complète de l'usine, pour que son industrie lutte à armes égales avec les autres verreries.

Ces détails, sur l'existence de Clairey, au cours de ces dernières années, sont dues à l'obligeance du commandant H. Klipffel.

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