31 - Premiere visite au Tourchon

 

 

SOMMAIRE

 

Verrerie du Fay de Belrupt, fondée en 1501 par trois frères de Hennezel - Situation du hameau du Tourchon - La ferme Hemerlin, ancien manoir - Cheminée monumentale aux armes Hennezel et Thysac, construite par Christophe 1er, seigneur de Bonvillet, Belrupt et Lichecourt - Sceau de ce gentilhomme, fondateur du Hastrel et de l’étang de la Blomone. Sa vie et sa postérité - Jean Chevalier en Angleterre - La réforme disperse la famille – L’exil de la guerre de trente ans - Au retour, difficultés des propriétaires pour réparer leurs ruines - Un trésor volé - Fin des branches de Bomont de Fay et de Fresnois - Pourquoi le paysan français est curieux du passé de sa demeure - Un geste séculaire, l’aiguisage des couteaux sur un montant de cheminée - Porte et vestiges gothiques sur une autre vieille maison, la chapelle.

 

 

A propos du nom de ce hameau, Larose me fait observer qu’on dit le Torchon et non le Tourchon. Je profite de cette remarque pour raconter à mon compagnon, chemin faisant, quelques souvenirs du passé de cet ancien domaine de la famille. Au XVI° siècle y flamba une verrière très prospère.

 

C’est exact, aujourd'hui cet écart de la commune d’Hennezel porte officiellement le nom, bizarre et malsonnant du Torchon. Cette appellation ne fut d’abord qu’un surnom. Le nom primitif était celui du lieu concédé en 1501, par le duc René II aux fondateurs du domaine, trois frères Hennezel,  Claude, Didier et Jehan, fils de Jehan ler, le maître de la verrerie Hennezel, cité dans la charte de 1448.

 

A la fin du XV° siècle, leurs familles s’étaient tellement accrues qu’elles ne pouvaient plus se loger et vivre à Hennezel. Les trois gentilshommes demandèrent à leur souverain la concession d’un canton de la forêt, au nord-est du domaine paternel, pour s’y installer. On l'appelait le Fay de Belrupt. En ce lieu devaient dominer les hêtres séculaires, car un Fay était un bois de hêtres. En même temps, ils priaient le duc de les autoriser à construire en cet endroit une verrière nouvelle  avec maison d’habitation et dépendances, ainsi qu’un moulin à blé sur le ruisseau de Belrupt. René II fit droit à cette requête. Étant à Neufchâteau, la première année du nouveau siècle, il signa en faveur des trois frères, des lettres de concession, rappelant les privilèges, droits et prérogatives dont jouissait leur famille de temps immémorial (31 juillet 1501). Ainsi naquit la "verrière du Fay de Belrupt". Elle portait ce nom et même pendant longtemps simplement celui de "verrière du Fay".

 

Au milieu du XVI° siècle apparut le surnom du Tourchon. On le trouve dés 1539 dans les comptes du receveur de Darney, sans qu'il soit possible d'en expliquer l’origine (11 novembre 1539). A cette époque la «verrière besognait activement le gros verre ». Le maître était Christophe de Hennezel, seigneur de Bonvillet et de Belrupt, le fils de Didier 1er auquel était échue, après la mort de son père, la majeure partie du Fay de Belrupt. J’ai évoqué le souvenir de ce Christophe en visitant l’église de Belrupt. Son corps y repose, son épitaphe s’y trouvait jadis.

 

La verrière du Fay de Belrupt, dite le Tourchon resta jusqu’au milieu du XVIII° siècle dans la descendance. Celle-ci s’éteignit à cette époque, après s’être divisée en plusieurs branches. Ses membres se qualifiaient pour se distinguer "sieurs du Tourchon ou du Fay » nom de la verrerie, et « sieurs de Bomont »  nom d’un des étangs crées par Christophe. La prononciation erronée du mot fut orthographiée, Thorchon, Torchon et même Torchain. « Je trouve ce mot si déplaisant, dis-je au capitaine Larose, que j’ai pris l’habitude de le prononcer comme autrefois, Tourchon, en dépit de son orthographe actuelle ».

 

Au fur et à mesure que nous avancions, l’étendue des terres cultivées apparaît plus considérable. En voici la raison. La surface primitive, défrichée au XVI° siècle, par les trois fondateurs du domaine, fut augmentée peu à peu, surtout au XVIII° siècle, lorsque furent crées à droite et à gauche du Tourchon les verreries de Pierreville et de Clairefontaine. Par ailleurs, les terres de ce plateau semblent d’assez bonne qualité.

Nous arrivons en vue du hameau. Il est planté au milieu d’une légère dépression de terrain. Là, source le petit ruisseau, troisième affluent de la Saône. Il y a une quarantaine d’années, dit Larose, on comptait encore ici près de soixante habitants et une quinzaine de maisons, entourées de prairies clôturées. Ces pâturages prouvent la qualité du sol. Deux maisons principales gardent des vestiges très anciens. Celle dont nous apercevons la façade en longueur, à l’extrémité sud du hameau et un peu en contrebas est surtout intéressante.

 

 

Elle fut certainement la maison forte primitive. Mais elle a été en grande partie ruinée pendant les guerres du XVII° siecle. L'extérieur de la construction n’offre aucun caractère spécial. La partie habitée est en forme de pavillon carré, assez élevé et à un seul étage que surmonte un grenier, éclairé par des fenêtres en attique. L’autre partie est toute en longueur. Son toit se greffe sur le pavillon à hauteur de l étage. C est le bâtiment d’exploitations, une large porte cintrée donne accès aux charrettes. On distingue bien dans la maçonnerie, à peu près au milieu de ce bâtiment, les parties ruinées jadis et réparées. « M.  Hemmerlin le fermier, ajoute Larose, est un de mes amis. Il sera certainement heureux de vous recevoir et de vous montrer la salle principale de son logis ».

 

Le chemin qui mène à cette ferme est bordé de pâtures, entourées de ronces artificielles, de beaux chevaux s’ébattent en liberté. La porte d’entrée de la maison est assez haute, mais de largeur ordinaire. Elle est surmontée d’une console de pierre moulurée et d’une niche très simple, vidée de sa statue. Cette ornementation semble dater de l’époque où fut refaite la maison. Elle a remplacé le fronton et le cartouche armorié qui surmontaient habituellement l’entrée de ces demeures. Deux fenêtres seulement, placées l’une au-dessus de l’autre éclairent cette façade, reconstruite certainement il y a deux siècles. Par la porte, on accède dans un long corridor qui aboutit à la salle dont parlait Larose. Comme dans toutes les maisons campagnardes, c’est la cuisine, la pièce où l’on mange, où l’on se chauffe. Cette salle occupe l’autre moitié du rez-de-chaussée du pavillon, elle est orientée sud-est, elle est un peu obscure, une seule fenêtre l’éclaire, on y a plus chaud en hiver.

 

La famille Hemmerlin est justement là. Dés que notre guide a dit mon nom et l’objet de ma visite, le père s’empresse de nous indiquer la curiosité de sa cuisine, une cheminée en pierre datant du XVI° siècle, sa taille est imposante. "Elle mesure 2m 50 de hauteur, nous dit M. Hemmerlin, le foyer est encadré de deux montants en forme de colonne, que surmontent des chapiteaux sculptés de godrons allongés. Les montants ont 1m 60 de hauteur, on peut donc se tenir debout dans l’âtre. Ces colonnes supportent un manteau en grés de 2m 20 de largeur, sur 1m. de hauteur. L’entablement présente, en son centre, deux écussons bien en relief. Il est surmonté d’une large corniche dont les moulures supérieures débordent l’architrave. Les sculptures et les moulures de cette cheminée sont empâtées pour ne pas dire noyées, chaque année depuis des siècles, elles sont badigeonnées à la chaux. Les habitants du logis ont soin de blanchir la pierre pour faire disparaître le noir de fumée.

 

Tout de suite mon attention se porte sur les deux écus. Je les examine soigneusement, ils ressemblent a des boucliers, le haut est en forme d'accolade, les flancs sont légèrement étranglés, puis s’enflent en s’élargissant, pour donner à la base de l’écusson une forme arrondie. Ces blasons mesurent 17 centimètres de hauteur sur 16 de largeur et ils sont placés à 27 centimètres l’un de l’autre. Sur chacun d’eux, se détachent trois glands assez allongés et la tige en haut. Celui de droite comporte en chef, un croissant légèrement écrasé. Ces armes sont évidemment celles du ménage qui a construit la cheminée. Elles me permettent immédiatement de l’identifier et de dire :

« Cette maison fut la demeure de Christophe de Hennezel, premier du nom, écuyer seigneur de Bonvillet et de Belrupt, et de sa femme mademoiselle de Thysac. Je devrais plutôt dire de ses femmes, car veuf d’une demoiselle de Thysac de Belrupt il se remaria avec une Thysac de Lichecourt, qui lui apporta une partie de cette seigneurie ».

 

M. Hemmerlin n’avait jamais distingué nettement ce qu’il y avait sur les écussons. Quant au capitaine Larose, il parait fort intrigué par mon identification.

- « comment pouvez-vous savoir cela me dit-il… »

Je réponds.

- « C’est fort simple. M. des Robert, que vous connaissez, a découvert récemment  aux archives de Nancy, un sceau de ce Christophe, il en a fait un dessin et me l’a envoyé. Mercredi, lors de ma première séance de travail aux archives, il me l’a montré. Ce sceau est appendu à un parchemin de 1549 qui est le dénombrement de la seigneurie de Lichecourt, donné par Christophe de Hennezel à la duchesse Christine de Lorraine. L’acte porte la signature du gentilhomme et le qualifie « seigneur de Bonvillet et Belrupt ». Le texte explique que Christophe tenait sa part de Lichecourt de sa femme, Catherine de Thysac et que celle-ci la possédait depuis le partage fait, deux ans auparavant, après la mort de son père. Enfin, il est spécifié que Nicolas, beau-frère de Christophe, détenait l’autre partie de la seigneurie.

 

Ce sceau est très net, il présente un écu à trois glands renversés et un croissant, semblable au premier écusson de cette cheminée. Le blason est surmonté d’un casque orné de lambrequins. Enfin, on lit, en exergue, autour ou sceau, le prénom et le nom du gentilhomme. (5 février 1549)

M. des Robert m’a également montré le dénombrement fait, le même jour, par Nicolas de Thysac. Sur le sceau, pendu à ce parchemin, on voit un écu à trois glands, identique à celui que nous trouvons ici.

 

J’ajoute qu’à cette époque, Christophe habitait le Tourchon depuis au moins dix ans. Cette même année 1549, il figura sur le dénombrement des verrières, donné par le prévôt de Darney et il est indiqué comme le maître principal de la verrière du Fay de Belrupt.     

 

Aucun doute n’est donc possible sur l’identification des armoiries de cette cheminée (31 décembre 1549). Un autre dénombrement donné, quelques années plus tard, mentionne à la « verrière du Tourchon » l’existence d’une chapelle et, derrière cette chapelle, d’un champ que la veuve de Christophe et ses héritiers avaient défriché récemment (13 octobre 1557).

 

Très intéressé par mes explications, M. Hemmerlin demande si je ne sais rien d’autre sur les constructeurs de sa maison. Je m’empresse de répondre :

- « Certainement si, je vais vous satisfaire. Christophe était le sixième fils de Didier 1er, seigneur de Hennezel, le fondateur du Grandmont. Il eut une existence longue et active. Après la mort de son père, vers 1520, il reçut en partage la verrière du Fay de Belrupt et s’y installa. C’est sans doute vers cette époque qu’il fit bâtir cette maison. Sous sa direction, la verrerie prospéra, on faisait du grand verre c’est à dire des vitres et des miroirs.

 

Au début de 1539, voulant développer son industrie, il s’associa avec un parent de Mme Baptiste de Thysac, peut-être son beau-frère, pour créer un domaine près de Gruey, en remettant en oeuvre l’ancienne verrière du Hastrel (on dit aujourd’hui Hâtre). Les deux gentilshommes obtinrent des seigneurs de Vauviller, Nicole de Lenoncourt et son fils Nicolas du Chastelet, des lettres les autorisant à rétablir une usine ruinée et inhabitée et leur concédant une grande étendue de terres et de bois. L’acte reconnaissait la noblesse des bénéficiaires, il les confirmait dans leurs privilèges et leur accordait un droit de justice faisant du Hastrel un fief soumis à l’hommage féodal. (8-1-1539).

 

La famille étant nombreuse, Christophe s’ingénia à la nourrir plus facilement. Suivant l’exemple donné par plusieurs parents du voisinage, il demanda au duc Anthoine de Lorraine, l’autorisation de créer un grand étang pour y élever du poisson. Le prince y consentit.

 

Pour réaliser ce projet, le maître-verrier avait choisi, non loin d’Attigny, au nord de la Grange-aux-Bois, un terrain proche de la source du ruisseau de la Blomone. Une digue sur ce petit cours d’eau permit l’alimentation d’un bel étang qui resta longtemps la propriété de ses descendants. Cet étang donna son nom sous la forme de Bomont ou Beaumont, à deux branches de Hennezel issues de ce gentilhomme. (11 novembre 1539).

 

Ainsi que je vous l’ai dit. Christophe se maria deux fois, en première noce il épousa une fille du seigneur de la tour de Belrupt. Ce mariage lui procura une part dans cette seigneurie, il en fit l’hommage, ainsi que de la seigneurie  de Bonvillet, à la duchesse Christine, au début de l'année 1549 (2 janvier). Quelques semaines plus tard, Christophe donnait à sa souveraine le dénombrement de Lichecourt, sur lequel figure le sceau, qui nous permet d’identifier les armoiries de la cheminée (5 février 1549). 

 

De ses deux femmes, Christophe eut six ou sept enfants et suivant son épitaphe qui se trouvait dans l’église de Belrupt, il mourut en 1552. Après son décès sa veuve continua à habiter ici, pendant une vingtaine d’années encore. Elle  mit en oeuvre la verrerie avec la même activité que son mari. Elle créa deux nouveaux étangs (décembre 1554). Lorsque tous les gentilshommes de la forêt durent s'associer pour réglementer leur fabrication et se défendre contre les prétentions d’un négociant bâlois qui leur offrait un accord commercial peu avantageux, la veuve de Christophe fut du nombre des signataires en qualité de maîtresse de la verrière du Tourchon (25 août 1555). Cette dame vivait encore à la fin de 1566, car elle est mentionnée dans les comptes annuels donnés par le receveur de Darney (31 décembre 1566).

 

« Vous voyez, dis-je en terminant à Hemmerlin, que ceux qui ont fait construire votre cheminée étaient des travailleurs et qu’ils ont habité ici bien longtemps ».

- « Ah oui, répond-il, mais vous dites monsieur qu’ils ont eu beaucoup d’enfants, savez-vous quelque chose d’eux... ont-ils continué à habiter la maison ».

Devant l’intérêt que le brave homme prend à l’histoire de sa demeure, je poursuis mes explications.

 

Le fils aîné du premier mariage de Christophe s’était installé à la verrerie de Belrupt. Son deuxième fils succéda d'abord à son père au Hastrel, puis revint au Tourchon, travailler avec ses frères cadets. Quant aux filles, une épousa aussi un Thysac, elle demeurait ici, son mari s’étant associé avec sa belle-mère à la fabrication du verre. L’autre fille fut probablement la femme du receveur du bailliage de Darney, que le duc Charles III avait charge de surveiller la production des verreries de la forêt et de percevoir les impôts. Il se nommait Jehan Chevalier. Par la suite, ce fonctionnaire ducal devint châtelain de Fontenoy le Château. C’était un homme actif, ses fonctions lui ayant donné de l’entregent, il profita de ses relations avec un négociant d’Anvers. Pour faciliter à un certain nombre de verriers lorrains l’installation de leur industrie en Angleterre (17 mars 1568). Chevalier séjourna dans ce pays pendant un certain temps. Il revint ensuite finir ses jours au Hastrel, verrerie lui venant de sa femme. Il y dirigeait une scierie.

 

Il faut vous dire que plusieurs des enfants de Christophe étaient protestants. La question religieuse amena des dissentiments dans la famille. Il y eut de vrais drames. Au cours d’une violente discussion avec un cousin, l’un des petits-fils de Christophe, nommé Abraham, en vint à dégainer son épée. Les deux adversaires s'élancèrent l’un contre l’autre, l’épée du jeune homme passa à travers le corps de son parent. Le blessé mourut peu après. Craignant d’être arrêté, le meurtrier s’enfuit. Mais il fut prouvé que cet homicide était involontaire. Le duc accorda des lettres de pardon (7 décembre 1603).

Lorsque Charles IV édicta de sévères mesures contre les protestants - elles allaient jusqu’à la confiscation de tous leurs biens - les adeptes les plus convaincus de la religion reformée ne voulurent pas se soumettre, ils préférèrent s’exiler. Un petit-fils de Christophe s’installa près de Montbéliard, un second passa à la Rochère, lieu de refuge de beaucoup de luthériens, d’autres s’établirent en nivernais, deux seulement restèrent au Tourchon pour continuer à faire flamber les fours et cultiver le domaine.

 

Malheureusement la guerre de trente ans entrava leurs efforts. Elle ruina complètement le pays. Les habitants s’exilèrent. Le domaine resta abandonné pendant une trentaine d’années. Ses propriétaires s’étaient  réfugiés aux Pays-Bas. Lorsqu’ils revinrent, après le traité des Pyrénées, tout était ici dans un état lamentable, terres retournées en friches, étangs envahis de buissons et de ronces, bâtiments presque entièrement démolis.

 

A leur retour, les émigrés eurent une pénible surprise. Ils trouvèrent vide une importante cachette de vaisselle d'étain que le dernier propriétaire avait aménagée hâtivement dans la maison, avant de fuir, vingt cinq ans plus tôt. Les voleurs - on l’apprit plus tard - étaient d’anciens fermiers, le ménage Lavoine. Dénoncé, le mari prétendant que sa femme ayant découvert la cachette, avait cru bien faire en s’emparant du contenu pour le sauvegarder, elle comptait, dit-il, le rendre à ses maîtres. Mais les gens de guerre qui parcouraient les verrières, leur avaient volé cette vaisselle ….pour arrêter les poursuites, Lavoine et sa femme payèrent à leurs anciens maîtres la valeur de leur rapt (11 juin - 12 juillet 1664).

 

Le dernier propriétaire du Tourchon, M. de Bomont du Fay, était mort en exil. Sa veuve était remariée avec un colonel d’infanterie au service du duc Charles IV. Elle ne pouvait songer à s’installer dans de pareilles ruines, elle partagea avec ses fils ce triste héritage. L’aîné, Nicolas de Bomont, eut dans son lot ce qui restait « de la grosse maison » sans doute celle où nous nous trouvons (2 mars 1660). Son frère cadet, Gabriel de Bomont de Fresnois, tenta de remettre sa part en état, bientôt découragé, il y renonça et céda son lot à son frère, celui-ci recula à son tour devant les difficultés que pressentait la restauration des biens paternels. Il finit par abandonner presque gratuitement pendant six ans, à un habitant de Belrupt, tout ce qu il possédait à la « verrière du Fay », maison, terres, prés, jardins, bois, etc..., à la condition que ce locataire bénévole remettrait annuellement en état une certaine surface de terrain, il devait aussi réparer la maison, ses dépendances et les toitures, au mieux qu’il pourrait (28 novembre 1665).

 

Ce fut probablement à ce moment là qu’on commença à restaurer tant bien que mal, les divers immeubles du Tourchon, en utilisant d’abord les matériaux qui subsistaient. Les travaux furent lents. Vingt ans après ce premier bail, Nicolas de Bomont relouait tous ses biens du Tourchon à un autre fermier auquel il promettait de faire recouvrir la maison pour qu’il y fût à l’abri (18 juin 1686). Ce gentilhomme revint cependant finir ses jours ici, il fut inhumé dans l’église de Belrupt. (6 mars 1694).

 

Son fils unique s’était fixé à la Sybille. Il eut une postérité qui s’éteignit obscurément à la fin du XVIII° siècle sous le nom de Bomont. Ses filles quittèrent le Tourchon après la mort de leur père pour habiter Darney et la grande catherine. Elles restèrent encore longtemps propriétaires de biens « à la verrière du Fay, dite le torchon », elles y possédaient notamment la chapelle ermitage venant de leur famille. Au XVIII° siècle, la « grosse maison », comme on l’appelait, et ses dépendances, ainsi que les terres du domaine appartenaient à la famille de Finance. Elles contenaient deux cents quatre vingt sept verges.

 

Pendant mon récit, MM. Larose et Hemmerlin, tous deux enfants de la terre vosgienne, m’ont suivi avec une attention vraiment émouvante. Dans toutes les provinces, le paysan français est curieux de l’histoire du sol où il est enraciné, du passé de la demeure qu’il habite. Que de fois j'ai fait cette constatation, elle est consolante, elle prouve la survivance de sentiments traditionnels gages de continuité des esprits que l’individualisme n’a pas encore gâtés.

 

En se chauffant au coin de l’âtre, les soirs d’hiver, les vieux aiment à évoquer le passé des êtres de leur logis ou de leur pays, leurs récits, toujours les mêmes, se transmettent de père en fils, avec les noms, plus ou moins écorchés de ceux qui en furent les héros. Ces histoires sont embellies ou noircies, suivant l’imagination ou le tempérament du conteur. Légendes de souterrains et de trésors cachés, appartenant à des abbayes ou  des châteaux voisins, souvenirs de guerres ou d’invasions, idylles ou crimes, accidents ou épidémies qui ont frappé l’esprit des contemporains, au point de se fixer à jamais dans la mémoire de leurs descendants. On ressasse aussi des adages, des on-dit, des sobriquets rappelant les qualités ou les défauts du caractère ou même le physique des personnages évoques.

 

L’origine de certaines histoires se perd dans la nuit des siècles, nos gars de la campagne ont si peu la notion du temps et de sa durée....l’homme qui laboure son champ, sous un soleil de printemps ou dans la brume d’automne - travail paisible et traditionnel - répète les gestes qu’il a vu faire, avec la routine de ceux qui les lui ont appris. Dans le poudroiement où l’haleine fumante de la terre qu’il éventre, il voit surgir ces gens et ces choses dont l’ont bercé ses « anciens ». Où qu’il aille, il marche dans son enfance,  de retour au logis, si la maison est vieille, les pierres lui parlent, elles font l’écho à ces récits qu’il racontera à ses petits-enfants.

 

Si nous n’étions si pressés, j’aurais demandé à voir les titres de propriété de la maison. J’aurais également voulu photographier l’imposante cheminée. Hélas, la pièce est mal éclairée et le jour commence à décliner. D’ailleurs, on a placé devant cette cheminée un poêle qui la sépare, il a remplacé une énorme crémaillère que le fermier m’assure avoir connue.

 

Il faudrait aussi visiter le reste de la maison. J’y découvrirais probablement d’autres vestiges que ses habitants ne soupçonnent pas. Aujourd’hui, première visite, ce serait indiscret... et notre ami Larose a hâte de me montrer de vieilles sculptures sur une autre maison.

 

Nous allions partir, quand Mme Hemmerlin dit a son mari "tu n’as pas dit à M. d'Hennezel, ce que c'est que ça". Elle désigne le montant gauche de la cheminée, il présente à environ 1m50 du sol, dans le sens de la hauteur, une échancrure profonde et allongée. « Ah c'est vrai, répond l’homme, c’est aussi un souvenir du vieux temps ». Nous voila tous intriguée, M. Hemmerlin s’en aperçoit, il sourit et me regarde malicieusement. "Vous ne devinez pas pourquoi la pierre est usée en cet endroit... » j’examine de près cette entaille. "Ma foi non, je ne vois pas ce qui a pu user ainsi la pierre.... »

"Eh bien, poursuit le brave homme, heureux d’avoir lui aussi quelque chose à raconter, je vais vous le dire. Cette usure a été faite par des couteaux, oui, dans le temps et il n y a pas encore longtemps, les habitants de la maison avaient l’habitude, avant de couper leur lard ou leur tranche de pain, d’aiguiser leur couteau sur cette pierre. Elle est en grés très durs, elle donne un bon fil à la lame. Et puis, la forme arrondie du montant de la cheminée donne bien de la facilité, c’est comme une meule. Ah, il doit y avoir longtemps qu’on a commencé. Ce sont vos parents, M. d’Hennezel, qui ont trouvé ce truc la les premiers. On a continue jusqu’à nous, jusqu’au jour où un antiquaire d'Epinal est venu au Tourchon pour acheter la cheminée et aussi la porte sculptée que M. Larose va vous montrer. Alors maintenant, on a compris que ces pierres antiques avaient de la valeur, on n’aiguise plus les couteaux dessus... »

 

En nous accompagnant, M. Hemmerlin nous indique, derrière sa maison, l’endroit où devait se trouver la halle de la verrerie. En travaillant le sol, il lui arrive de mettre au jour des débris de four en terre vernissée recouverte de verre bleuté. Il me fait cadeau d’une des reliques de l’ancienne verrerie. Une  sorte de petite cuvette, ronde et plate, de forme allongée en terre vitrifiée et comme emmaillée par la couche de verre irisé qui la recouvre. Ce doit être un « pot de verre » très primitif, on appelait ainsi les récipients sur lesquels on plaçait dans le four des objets à cuire.

 

L'autre maison où nous conduit Larose est située en haut du hameau. Elle est placée perpendiculairement à celle des Hemmerlin.

 

 

Assez basse, sa façade s’étire en longueur du nord au sud et regarde l’ouest. La partie sud présente une petite porte moyen age, ses montants sont formés de deux blocs de granit moulurés, places l’un au-dessus de l autre. Ils supportent un linteau assez haut orné de sculptures gothiques, un peu frustes mais d’un bon dessin, une petite niche encadrée par trois moulures ogivales en relief, surmon1ees d’un arc en accolade. Au-dessus, une console moulurée sur laquelle on a disposé en les encastrant dans le mur lors de la réparation de la maison, d’autres pierres sculptées. Une niche plus importante abritant une coquille est flanquée à droite et à gauche, de deux fragments de consoles inclinés l’un vers l’autre, de façon à encadrer la niche. Au-dessus de celle-ci, un petit chapiteau. Sur l’un des coins de la console est posé un gros boulet de pierre, souvenir des combats qui ont ruiné le Tourchon. L’ornementation de cette porte fait supposer qu’elle était celle de la chapelle. A sa droite, dans le mur de la maison, une fenêtre aveuglée dont le linteau comporte une accole de gothique. Sur la partie nord de cette maison, on lit, au-dessus d’une porte, une date du commencement du XIX° siècle. Après leur ruine, ces bâtiments ont été si remaniés qu il est difficile de savoir si les matériaux réutilisés ne viennent pas d’une maison voisine.

 

 

Le soir tombe, nous regagnons Nancy, après avoir déposé le capitaine Larose au passage à Epinal. Dîner chez les Lorière, nous y trouvons mon neveu Guy, venu de Lunéville en permission de vingt quatre heures.

 

 

 

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